—Nous ne sommes pas chez nous, semblait-il dire tout bas en courbant vers le sol sa longue taille amaigrie.

Mes sentiments personnels envers ma cousine furent longtemps ceux du plus profond dédain, car, ainsi que pour la plupart des garçons de mon âge, il était admis pour moi que « les filles » appartenaient à une catégorie inférieure d'êtres humains. Matin et soir, il est vrai, nous nous embrassions, Rosie et moi, comme nous embrassions tous les membres de la famille, ce qui portait à seize par jour le nombre des baisers que chacun de nous devait donner ou recevoir, sans compter les extras.

Mais quelle différence dans la manière dont nous accomplissions la cérémonie! On aurait dit que cette caresse, toute machinale chez moi, était une aumône que je daignais accorder et que ma cousine recueillait avec reconnaissance. Quand mes lèvres allaient trouver la joue de l'enfant, elle fermait les yeux et semblait attendre pour voir si je ne doublerais pas la dose, idée fort naturelle qui me vint seulement plus tard, après que la glace fut brisée entre nous. Voici dans quelles circonstances.

Il va sans dire que j'avais « mon jardin », morceau de terre de cent pieds carrés où je cultivais des légumes, non pas des plus recherchés, mes relations tendues avec le jardinier ne me permettant pas de solliciter ses faveurs, et d'en obtenir autre chose que des plants de choux avariés ou des graines de haricots surabondantes. Voilà ce qu'on gagne—je l'éprouvai depuis mieux encore—à faire partie de l'opposition! Un jour, je sarclais mes laitues qui se faisaient un malin plaisir de « monter », alors que mes petits pois s'obstinaient à ne pas quitter la terre, sourds à l'invitation des ramures que je leur avais préparées. Miss Rosie vint à passer le long de mon domaine, escortée de sa bonne. Elle s'arrêta pour me voir travailler, regardant mes produits d'horticulture d'un air d'admiration dont je me sentis plus flatté que je ne le laissai paraître, car, à peu d'exception près, les promeneurs de toute catégorie qui s'égaraient dans ces parages refusaient manifestement de prendre mon exploitation au sérieux.

Malgré les objurgations de Lisbeth, qui voulait l'entraîner plus loin, ma cousine restait là, plantée sur ses petites jambes. Quand j'y pense aujourd'hui, j'imagine,—avec plus de fatuité qu'alors,—que l'on se souciait moins du jardin que du jardinier. Avoir, pour ses jeux toujours solitaires, un compagnon, même plus âgé qu'elle, n'était-ce pas le rêve instinctif de cette enfant dont on pouvait dire: Elle est venue parmi les siens, et les siens l'ont bien mal reçue! Je devais avoir la mine d'un seigneur d'opéra-comique rassurant une bergère, quand je fis signe à Rosie que je lui permettais de franchir ma clôture, formée d'une haie de buis de vingt centimètres. Elle accepta, rougissant de plaisir, et je la précédai fièrement, la conduisant de la forêt de mes framboisiers à la prairie naissante de mes épinards, puis à ma ferme, représentée par une caisse verte où, derrière un grillage, des lapins blancs remuaient leurs narines, et enfin à ma maison de campagne composée d'un banc rustique abrité par un toit de joncs.

Mes lapins blancs, on le devine, furent de toutes mes richesses, la partie qui émerveilla davantage ma visiteuse. Elle les caressa de sa petite main, après m'en avoir demandé la permission d'un regard très humble. Si je l'avais laissée faire, je crois que nous y serions encore…. Pauvre chérie! Aujourd'hui je donnerais bien des prés, des châteaux et des fermes pour que nous y fussions encore, en effet!

Mais, ce jour-là, j'estimais que j'avais mieux à faire qu'à contenter la curiosité d'une petite fille, et je lui déclarai par signes que mon travail me réclamait. Par signes, l'enfant me témoigna qu'elle serait la plus heureuse personne du monde de travailler aussi. L'imprudente! Elle ne se doutait pas qu'elle venait de poser elle-même le joug de l'esclavage sur ses épaules.

A partir de ce moment, j'eus sous mes ordres un ouvrier docile, remarquablement intelligent, d'un zèle infatigable et possédant la précieuse qualité de ne rien exiger de son maître, pas même la reconnaissance. Bien entendu, je lui confiais les besognes les moins agréables, telles que l'enlèvement des cailloux qui désolaient mes parterres, le nettoyage des herbes parasites et la destruction des limaces qui semblaient s'être retirées de toutes les régions voisines dans mes planches d'épinards, comme dans un asile assuré. Jamais, durant les heures consacrées à ces tâches ingrates, ma subordonnée volontaire n'essaya l'ombre d'une révolte contre mon autorité, passablement tyrannique, je l'avoue. Tout en accomplissant sa besogne, elle s'efforçait de lier conversation avec moi, et je me flatte d'avoir été son premier, sinon son meilleur professeur dans notre langue. Une fois de plus, en cette occasion, il fut permis de constater l'excellence de ce proverbe: qu'un bien-fait n'est jamais perdu. Mon ennemi le jardinier, témoin de mes bons rapports avec ma cousine et se méprenant, j'en ai peur, sur mon désintéressement, devint du soir au matin mon protecteur et mon ami. Dès lors il m'apporta de lui-même ses meilleurs plants et ses graines les plus rares; il me prodigua ses conseils et ses leçons. Bien plus, il m'arriva dans la suite, lors de certaines expéditions tentées par moi dans la région des espaliers et des quenouilles, de voir cet adversaire jadis redouté tourner les talons, comme s'il avait résolu de me laisser le champ libre.

Un drôle de corps, ce sournois de jardinier! il savait tout, sans compter bien d'autres choses. Quel ne fut pas mon étonnement de l'entendre un jour échanger quelques mots d'anglais avec Lisbeth! Presque chaque jour, tandis qu'elle agitait son éternel tricot tout en surveillant « mademoiselle Rosée », comme disaient les domestiques, le compère s'arrangeait pour passer par là. Dieu sait que Lisbeth n'avait pas la mine d'une personne destinée à connaître les aventures. Pourtant il s'éprit d'elle, sans en rien dire à qui que ce fût, pas même à la principale intéressée. Ils finirent par s'épouser alors qu'ils étaient tant soit peu vieillots l'un et l'autre.

En dehors des affaires, c'est-à-dire de mon jardin, pendant les repas et durant les moments assez courts de notre présence commune au salon, je commençais à traiter ma cousine un peu plus gracieusement, mais je maintenais envers elle ma position de supérieur à inférieur. Dans les rares occasions où elle se hasardait à prononcer quelques mots de français, je riais de ses bévues avec l'altière commisération d'un chancelier de l'Académie, tandis que j'aurais dû souvent les excuser en ma qualité de professeur responsable.