Pauvre mignonne! si jamais enfant fut préservée par les premières années de son éducation contre les dangers de l'amour-propre, c'est bien celle-là. Ce qu'elle faisait de mal était étalé au grand jour et réprimandé sévèrement, tandis que ses bonnes actions et ses qualités passaient pour choses toutes naturelles. Dès qu'elle put comprendre trois mots de français, ma grand'mère ne cessa de lui répéter qu'elle était laide avec une insistance convaincue, à ce point qu'il n'était pas douteux pour moi que mon infortunée cousine ne fût une sorte de monstre déshérité par la nature. Anglaise, pauvre, laide et protestante! Quelle accumulation de disgrâces sur une seule tête humaine! Il ne fallait pas moins que les préceptes rigoureux de la charité chrétienne, qui m'étaient inculqués chaque jour entre une page du De viris et un problème d'arithmétique, pour me donner le courage de lui faire bonne mine,—hors de la présence des limaces. Mais il faut croire qu'elle avait appris en naissant l'art fort utile ici-bas de savoir se contenter de peu. Si seulement je lui envoyais quelque chose qui ressemblât à un sourire, d'un bout de la table à l'autre, si, dans mon coin favori du salon, je lui permettais d'approcher ses joues roses des miennes et d'admirer les splendeurs de mes livres d'images, c'était aussitôt un de ces regards mouillés qu'elle réservait exclusivement à deux êtres en ce monde: l'oncle Jean et moi. Je parle, bien entendu, des êtres humains, car mes lapins blancs, qu'elle était chargée de soigner sous ma haute direction, n'étaient pas beaucoup moins bien traités par leur très jeune mère nourricière. Un jour que de nombreux petits étaient survenus à son grand étonnement—et même au mien, car nous aurions rendu des points à Daphnis et à Chloé sous le rapport de l'ignorance—elle faillit s'évanouir de joie, la pauvre orpheline qui n'avait pas la chaude caresse d'une mère pour attiédir son existence d'être isolé et méconnu!

VII

Tant de douceur et de gentillesse devaient forcément, un jour ou l'autre, produire leur effet sur des natures aussi bonnes que l'étaient au fond celles des membres de la famille, même des ancêtres. Petit à petit, chacun se prit de tendresse pour cette enfant qui faisait si peu de bruit, tenait si peu de place et demandait si peu de chose. Mais il était facile de voir que tous les Vaudelnay du monde, y compris le plus jeune d'entre eux, aimaient Rosie quand personne ne pouvait les voir, et semblaient à peine la connaître aussitôt qu'une forme humaine se montrait au bout du corridor. Il n'était presque pas de jour que ma jeune cousine ne parût à table avec un bout de ruban noir ou quelque brimborion de jais qui n'était pas venu tout seul embellir son vêtement de deuil plus que modeste. Un soir, au salon, pendant le dîner de sa bonne, l'imprudente vint m'offrir des bonbons dans un sac portant l'estampille du confiseur à la mode de Poitiers, ce qui sembla causer un malaise profond à mon père, le seul de la famille qui fût allé en ville ce jour-là. Mais chacun, il faut le croire, s'était donné le mot pour ne s'apercevoir de rien, et moi-même je me hâtai de faire rentrer le corps du délit dans la poche d'où il n'aurait jamais dû sortir.

Quelques jours après, Rosie se montra pressant contre son coeur une poupée imperceptible du vernis le plus frais. La semaine suivante, la poupée avait grandi d'une main. Avant la fin du mois, elle était presque aussi grande que Rosie elle-même et, à coup sûr, beaucoup plus élégante dans ses ajustements. Il en fut des poupées comme du sac de bonbons: personne ne s'avisa de s'inquiéter de leur provenance. Ma cousine aurait pu, j'en suis sûr, parader d'un bout à l'autre du château avec le colosse de Rhodes sur les bras, sans qu'on lui fît la moindre question embarrassante. Elle continuait de son côté à garder—ou peu s'en faut—le silence des premiers jours, et cependant, quand nous étions à mon jardin, elle commençait à babiller tant bien que mal en français, malgré mes rires moqueurs.

Évidemment il y avait contre elle des griefs que j'ignorais. Du moins j'en déplorais un qui n'était pas, tout me portait à le croire, un des moins odieux. Chaque soir, à l'heure de la prière, chaque dimanche, à l'heure de la messe, quand la place de cette jeune hérétique restait vide parmi nous, la plupart des fronts se plissaient. La blessure pourrait-elle jamais se fermer? Cette inquiétude, malgré mon âge, me préoccupait.

Vers la fin du printemps qui suivit l'arrivée de ma cousine à Vaudelnay, toutes les pensées de la famille se tournèrent sur un seul point: ma première communion, dont l'époque approchait. Dès lors j'entrai dans la période sévère de la méditation et de la pénitence. Mon jardin fut abandonné et je ne vis plus guère ma cousine. Craignait-on pour moi un prosélytisme funeste?—Que serait-il arrivé, en effet, si, Polyeucte d'un nouveau genre, j'avais crié en face de la table sainte:

—Je suis protestant!

La chose ne me semblait guère à redouter, car, tout au contraire, je me sentais prêt à mourir pour ma foi. Mais qui peut savoir jusqu'où vont les ruses diaboliques de l'ennemi de notre salut?

Je dois dire que l'excellent curé qui dirigeait ma conscience et travaillait assidûment à « ma conversion » faisait preuve sur toutes ces questions des idées les plus larges. Plus d'une fois nous avions abordé franchement le fatal sujet, car, plus j'approchais du Ciel, plus j'éprouvais d'amertume à voir ma pauvre cousine assise à l'ombre de la mort.

—Soyez sans inquiétude, me disait le saint prêtre. Dieu est bon et nous le fera voir à tous. Priez pour votre cousine et laissez le reste aux soins de la Providence.