A demi rassuré par ces paroles, je priais beaucoup, en effet, pour que le Seigneur ouvrît les yeux de la pauvre égarée, et aussi pour qu'on lui permît d'assister à la cérémonie. Ce fut donc une grande joie pour moi d'apprendre que Rosie, ce jour-là, viendrait à la messe. Avant de se rendre à la petite église parée comme elle ne l'avait pas été depuis le mariage de mon père, toute la famille s'assembla au salon. J'y fus introduit à mon tour et, luttant contre une émotion dont je regretterai toute ma vie la naïve grandeur, je suppliai les miens de me pardonner les peines et les mauvais exemples dont je les avais abreuvés jusque-là, de même que Dieu, selon toute espérance, avait daigné m'en accorder l'oubli.

Bien entendu, les hommes ne se montrèrent pas plus impitoyables que le Créateur. Mon grand-père me bénit solennellement; tout le monde pleurait. Seule ma cousine me considérait de ses grands yeux noirs pleins d'étonnement et brillants d'une flamme singulière. Pour la première fois depuis son arrivée à Vaudelnay—probablement pour la première fois de sa vie,—elle fut témoin des pompes de notre culte. On ne m'ôtera pas de la pensée qu'une bonne partie du sermon fut prêchée tout exprès pour elle, sur ce texte qui devait la toucher plus qu'une autre:

« Laissez venir à moi les petits enfants. »

La messe achevée, les communiants défilèrent triomphalement au bruit des cloches et aux accords de l'harmonium. Il va sans dire que tout le village avait les yeux fixés sur « monsieur Gaston », et j'ai le regret d'ajouter que jamais, depuis lors, il ne m'est arrivé d'être aussi digne de l'estime et de l'attention générales. Dans la foule de mes parents proches ou éloignés, grossie par des invitations nombreuses, je cherchais ma jeune cousine. Enfin je la découvris, dissimulée à l'écart, me considérant avec une sorte de respect mystique. Sa physionomie, généralement peu révélatrice, rayonnait d'enthousiasme. Je lui fis un signe; elle s'approcha doucement et, comme si elle ne se fût pas crue digne d'une caresse plus intime, elle me prit la main et la serra contre son coeur. Le soir, quand vint l'heure de la prière en commun, Rosie, sans que personne pût s'y attendre, fit une action dans laquelle toute la famille se plut à reconnaître l'effet miraculeux de ma puissante intercession. Encore une fois elle prit ma main et, sans dire un mot, suivit tout le monde à la pieuse assemblée. A partir de ce jour, elle ne manqua jamais de prier avec nous. J'anticipe sur les événements pour dire qu'un certain jour, quatre ans après, elle reçut à la fois le baptême et la communion. J'eus même l'honneur d'être son parrain, car on continuait à m'attribuer une part sérieuse dans sa conversion. Si, dans la suite, il m'est arrivé d'exercer des influences moins orthodoxes sur d'autres âmes féminines, j'espère que le souverain Juge ne m'en tiendra pas rigueur en considération de ce précoce apostolat.

Durant quelques mois, après ma première communion, les choses reprirent à Vaudelnay leur cours ordinaire, avec une amélioration sensible du sort de ma cousine. On la traitait avec bonté, mais toujours avec une pointe de réserve, comme si, malgré tout, un stigmate inconnu pesait sur elle. Puis l'heure vint où je dus quitter ma famille pour le collège, et, de longues semaines à l'avance, la perspective de ce grave événement couvrit d'un voile sombre le château tout entier, dont chaque habitant, maître ou domestique, avait, je le crois bien, l'indulgence extrême de m'adorer.

Ce fut par moi que ma cousine connut la grande nouvelle. Un jour du commencement de septembre que nous travaillions à mon jardin, je sentis tout à coup cet amer sentiment de l'à quoi bon? qui nous alourdit le coeur à certaines heures de la vie.

—Ma pauvre Rosie, soupirai-je, quand ces chrysanthèmes que nous plantons seront en fleur, je n'aurai pas le plaisir de les voir.

D'abord elle ne comprit pas. Selon son habitude, elle me fit répéter ma phrase, car elle ne laissait passer aucune de mes paroles qu'elle ne l'eût saisie, absolument comme s'il se fût agi d'un texte important. Quand j'eus bien expliqué ce que c'était que le collège, et comme quoi cette invention funeste allait nous tenir séparés pendant de longs mois, le visage de ma compagne sembla se figer dans une rigidité marmoréenne, ce qui était presque, à vrai dire, son état naturel quand nous n'étions pas ensembles. Elle eut un instant de réflexion fort concentrée, puis elle me dit:

—C'est donc pour cela qu'ils sont tous tellement tristes depuis quelques jours!

—Trouves-tu qu'ils soient si tristes? demandai-je, flatté au fond de l'importance qu'elle me donnait.