C'est, j'en ai peur, de tous les conseils que m'a donnés ma mère, le seul que j'ai toujours pieusement suivi.

Les vacances de Pâques me virent arriver à Vaudelnay resplendissant de santé, chargé de diplômes, de croix et de témoignages. Rien qu'à la façon dont mon grand-père m'embrassa, je compris que le temps était passé où je n'avais le droit, quand nous étions à table, ni d'accepter du vin d'extra ni de refuser des épinards. Je sentis que j'étais devenu quelqu'un, d'autant plus que mon uniforme, dans lequel j'apparaissais pour la première fois, me semblait devoir rehausser extrêmement la dignité de mon apparence. Durant une heure, la famille assemblée spécialement en mon honneur m'examina, me pesa, me mesura comme si je venais de faire le tour du monde. L'aréopage décida contradictoirement que je rappelais d'une façon prodigieuse mon ancêtre l'amiral, qui était brun avec le visage en lame de couteau, mon arrière grand-oncle l'archevêque, qui était camard, et une parente encore vivante, Dieu merci, qui passait, je l'avais entendu dire plus d'une fois, pour une des jolies femmes blondes de la cour de Charles X.

Au milieu de ces discussions agréables, l'heure du dîner arriva. Comme nous allions nous rendre à table, une petite personne, que je ne reconnus pas tout d'abord tant elle avait grandi, s'approcha de moi plus timidement, je le gagerais, que la parente ci-dessus nommée n'abordait le dernier roi de la monarchie légitime.

—Tiens, Rosie! m'écriai-je d'un air affable de bon prince. Tu es donc toujours ici?

Au regard que me jeta l'oncle Jean, il me vint un soupçon que la phrase n'était pas des plus heureuses, mais, dans l'agitation générale, personne que lui n'avait dû la remarquer. Je réparai mes torts en embrassant ma cousine qui ne levait pas les yeux sur moi, et en lui donnant la main pour passer à table. J'appris le lendemain dans la conversation qu'elle travaillait beaucoup, quelque chose comme douze heures par jour, car tous les habitants féminins de Vaudelnay s'étaient cotisés, pour ainsi dire, afin de pousser son éducation. Ma grand'mère lui enseignait la couture, ma tante Frédérique la grammaire et l'orthographe, ma tante Alexandrine le dessin et le piano, ma mère l'écriture, le calcul et l'histoire sainte. Je frémis rien que de penser à ce surmenage.

Elle trouva cependant moyen, je ne sais comment, d'être à mon jardin quand je passai par là dans ma tournée de propriétaire. Jamais, dans le temps de ma plus grande ferveur d'horticulture, mes plates-bandes n'avaient été plus magnifiques. D'un oeil anxieux l'enfant guettait mes impressions.

—Oh! oh! m'écriai-je complaisamment, tu m'as bien remplacé, Rosie!

—Cela te fait plaisir? balbutia-t-elle.

—Mais oui, certainement.

Et, sans pousser l'éloge plus loin, je continuai ma route vers la pièce d'eau où les cygnes, qui me voyaient venir, s'approchaient de la rive pour prendre de ma main la pâture attendue.