Aux grandes vacances du mois d'août, je repassai par là, mais Rosie ne m'attendait pas pour mendier mon approbation. Le jardin était en friche. Elle aussi avait dû se dire: A quoi bon!

—La paresseuse! pensai-je. Il faudra que je la gronde.

Mais un poney que je trouvai dans une stalle de l'écurie—j'avais rapporté tous les prix de ma classe—m'ôta l'envie et le temps de gronder personne, surtout un être d'aussi médiocre conséquence que Rosie. Je la vis assez peu durant ces deux mois qui s'enfuirent comme un songe, au milieu de plaisirs de toute sorte. D'autres années passèrent. Après le poney vint un fusil et je ne rêvai plus que lièvres, perdreaux, contrepied et remise.

Puis la mort entra au château, et, quand elle connut le chemin de cette maison pleine de vieillards, elle y revint souvent comme si, la perfide! elle ne se plaisait qu'aux faciles besognes. L'un après l'autre, les ancêtres s'en allèrent tous dormir dans le caveau creusé sous notre chapelle. Alors l'oncle Jean, resté seul de sa génération, quitta Vaudelnay, lui aussi, avec sa petite-fille, héritière de quelques milliers d'écus laissés par la tante Frédérique. L'autre, la tante Alexandrine, à cheval sur les vieux usages, avait testé en ma faveur.

Mes parents restaient maîtres du domaine, et Dieu sait avec quelle joie ils auraient conservé sous leur toit l'oncle Jean et sa petite-fille. On le supplia de garder son appartement dans la vieille tour, mais il ne voulut rien entendre.

—Quand mon frère et mes soeurs étaient là, dit-il, je pouvais y être aussi. Un octogénaire de plus ou de moins, cela ne tirait pas à conséquence. Mais le temps a marché. Un vieux comme moi doit faire place aux jeunes. D'ailleurs, il vaut mieux pour Rosamonde qu'elle passe quelque temps à Paris.

Jamais on ne put l'en faire démordre. Un beau jour il s'éloigna sans bruit de Vaudelnay, suivi de Rosie et de Lisbeth. A cette époque, je faisais mon droit à Paris et je ne pus adresser mes adieux à la branche cadette de ma famille.

En m'annonçant leur départ, ma mère me fit connaître leur domicile dans un quartier de l'autre monde, quelque part derrière le Luxembourg.

« Tu iras les voir souvent, m'écrivait-elle. Je voudrais être sûre qu'ils seront heureux, mais j'en doute, non seulement parce qu'ils possèdent fort peu de bien, mais encore parce qu'ils vont être perdus dans cette grande ville, sans un ami. Dieu sait que ton père et moi nous avons mis tout en oeuvre pour empêcher ce départ qui nous désole. Mais tu connais ton oncle!…. »

A la lecture de cette lettre, je m'étais bien promis d'aller voir dans les trois jours l'oncle Jean et sa petite-fille, ce qui eût été une entreprise peu difficile si j'avais habité le quartier latin. Mais j'appartenais à la catégorie des étudiants du grand monde qui demeuraient autour de la Madeleine dans des entresols charmants, allaient chaque soir dîner en ville, et se rendaient à l'École, quand leurs devoirs sociaux le leur permettaient, dans des tilburys irréprochables de tenue. Je crois même, Dieu me pardonne, que j'y suis allé à cheval une fois ou deux avant de faire mon tour de Bois.