Je ne voudrais pas me faire meilleur que je ne suis, mais j'affirme que je me réveillai un beau matin en me disant:

—Aujourd'hui, qu'il vente ou qu'il grêle, j'irai voir mon oncle et ma cousine.

Malheureusement il me fut impossible de retrouver l'adresse envoyée par ma mère. On dira qu'il était bien simple de la demander; mais j'appartenais alors à cette classe nombreuse d'êtres toujours prêts à braver pour leur famille ou leurs amis tous les supplices du monde sauf un seul: la peine effroyable d'écrire une lettre.

C'était, il faut en convenir, un grand défaut, et je le reconnaissais moi-même avec franchise. Toutefois il était racheté, selon toute apparence, par de sérieuses qualités, car je devenais l'ami de quiconque m'avait approché une fois.

Quand j'y réfléchis d'un peu plus loin, je présume que la première de ces qualités consistait dans la fortune dont mon père, retenu à Vaudelnay par sa santé, me faisait jouir avec une générosité qui était chez lui un système. J'avais en plus le don d'être « amusant », qui me faisait rechercher partout, bien que les gens amusants fussent alors moins rares qu'aujourd'hui, ainsi qu'en témoigneront tous mes contemporains.

Je crois pouvoir en appeler au même témoignage pour constater que j'étais joli garçon, bien fait de ma personne, bon valseur, fin cavalier, ni trop naïf ni trop blasé pour mon âge, plein d'aversion pour tout ce qui était malpropre et mal odorant au physique et au moral. Comme trait caractéristique, j'ajouterai que j'étais alors réglé dans mes moeurs à l'égal d'un chartreux, ou, pour mieux dire, d'un forçat. Mon cheval, mes amis, mes études un peu négligées, mes nouveaux devoirs d'homme du monde pris tout à fait au sérieux, c'était de quoi composer une existence qui ne me laissait guère le temps de penser à mal et aurait en outre brisé les muscles d'un athlète. Il faut joindre à cela que les femmes du monde que je voyais de près m'empêchaient d'admirer les autres, ce qui peut paraître une originalité invraisemblable. D'ailleurs elles-mêmes refusaient méchamment de croire à la préférence dont je voulais bien les favoriser, et leur bienveillance à mon égard n'allait pas sans une défiance mal déguisée. Elles m'examinaient, me retournaient, me maniaient avec précaution, comme on fait d'un bibelot dans un étalage, quand on ne compte pas risquer l'emplette.

Enfin, j'étais irréprochable, bon gré mal gré, et s'il m'était resté, par-ci par-là, une heure libre pour ma cousine et pour l'oncle Jean, je me demande ce qui m'aurait manqué pour être la perfection absolue. Dans les bals, je voyais déjà les regards des mères marquer mon front de vingt-trois ans du sceau des élus, tandis que dans le secret de leur coeur, elles pensaient:

—Voilà un garçon qu'il faudra suivre. Encore une saison ou deux, et ce sera un parti hors ligne s'il ne déraille pas.

Ah! si les jeunes gens savaient pourquoi les mères vont au bal, pourquoi elles y conduisent leurs filles, au prix de fatigues sans nombre! S'ils savaient pourquoi les jeunes personnes sourient, font de l'esprit, dansent et vont au buffet! S'ils savaient!…. Mais, parbleu! à l'entrain qu'ils y apportent aujourd'hui pour la plupart, je soupçonne qu'ils savent. D'ailleurs, que ne savent ils pas? Et comme c'est ennuyeux, triste, désespérant de savoir!

IX