—Qu'est-ce qui vous a fait ça, mon oncle? demandai-je.

—Une balle de pistolet.

—Ah! Pourquoi vous a-t-on tiré une balle, mon oncle?

—Parce que je me suis battu.

—Contre les ennemis?

—Non, contre un monsieur.

—Qu'est-ce qu'il vous avait fait, le monsieur?

—Tu es trop petit pour comprendre. Mais si tu ne veux pas me faire de peine, aie soin de ne jamais parler à personne de ce que je viens de te dire.

Bien des années se sont passées avant que j'aie parlé à personne de la cicatrice de mon oncle, et avant que j'aie su « ce que lui avait fait le monsieur ».

Si enfant que je fusse alors, je comprenais déjà que l'oncle Jean avait en lui quelque chose de mystérieux qui le mettait comme en dehors du reste de la famille. Il s'en détachait par une mélancolie constante, non pas, Seigneur! que les autres fussent gais,—il serait aussi exact de dire qu'ils étaient joueurs ou débauchés;—mais la tristesse aiguë de ce membre de la famille semblait dépasser encore l'absence de gaieté qui était l'état normal de l'ensemble. Au milieu de ce silence vide de personnes qui se taisaient, la plupart du temps, faute d'avoir une pensée nouvelle à transmettre, le mutisme grave, rêveur, voulu de cet homme dont l'intelligence me frappait déjà, produisait le contraste d'un reflet sur l'ombre, de la chaleur sur le froid, de la vie sur la mort.