D'ailleurs, il suffisait de voir cette figure énergique, fatiguée, traversée souvent par des éclairs brusques, bientôt réprimés, pour comprendre que l'oncle Jean, à l'opposé de ses collatéraux des deux sexes, avait une histoire, une histoire qu'il avait résolu de cacher. C'est sur lui que mes yeux se portaient le plus volontiers durant nos longues séances à table—ces mâchoires octogénaires n'allaient pas vite en besogne—et quand je le revois en souvenir à sa place, parmi les convives de la grande salle à manger de Vaudelnay, je crois apercevoir une rangée de frontons funéraires, coupée par une façade aux volets clos, derrière lesquels se devine la lampe allumée du sage.
De tous les habitants du château, mon père et l'oncle Jean étaient ceux dont les caractères sympathisaient le moins. Entre eux, des chocs plus ou moins dissimulés n'étaient point rares, et je dois avouer que c'était du côté de mon oncle que les hostilités commençaient le plus souvent, presque toujours sans motif précis, comme il arrive lorsqu'un individu produit sur un autre une impression d'agacement perpétuel. Je me rends compte aujourd'hui que l'oncle Jean reprochait à son neveu de mener l'existence d'un inutile et d'un oisif. Or, de la meilleure foi du monde, mon père voyait dans ce renoncement volontaire au mouvement de son époque un titre de gloire, une immolation pleine de mérite.
—Nous devons obéir au roi!
Combien de fois n'ai-je pas entendu répéter cette phrase qui me transportait d'enthousiasme, d'autant plus que je ne la comprenais pas! Cependant le sourire douloureux que j'apercevais alors sur les lèvres de mon oncle ne laissait pas de troubler secrètement la sérénité de ma croyance. Parfois les choses n'en restaient pas à ce sourire muet. Deux ou trois répliques brèves, sans signification pour moi, étaient échangées, après lesquelles, dès que la retraite était possible, le baron se cantonnait chez lui comme un général en chef qui, entouré de forces supérieures, manoeuvre sur un terrain défavorable. A des intervalles éloignés, il quittait Vaudelnay pour quelques jours, sous prétexte de chasse ou de pêche dans le domaine de quelqu'un des rares amis qu'il possédait. Selon toute évidence, il était pauvre et il mettait une sorte d'orgueil à le dire à qui voulait l'entendre. Un de mes étonnements d'alors cette pauvreté!
—Comment l'oncle Jean peut-il être pauvre? Il mange et s'habille comme nous, habite le même château, monte dans les mêmes voitures,—rarement il est vrai,—porte le même nom!
Telle est une des questions qui s'agitaient dans ma tête d'enfant et que j'aurais voulu faire. Mais je la gardais pour moi, celle-là et bien d'autres, sachant, par expérience, qu'on ne m'accordait pas le droit d'interroger, et ne pouvant déjà supporter ce qui m'est encore aujourd'hui l'épreuve la plus insupportable, le refus opposé, par ceux que j'aime, à l'un de mes désirs. Après tout, se taire n'est point une chose si malaisée.
II
Tous les soirs, à Vaudelnay, vers le milieu du dessert « des maîtres », la cloche des repas se mettait en branle de nouveau et réunissait les domestiques du château dans la salle, dallée de pierres comme une église, qui leur servait de réfectoire. Cinq minutes après, ma grand'mère quittait sa place et traversait, suivie de nous tous, l'immense galerie qui séparait les appartements des communs. C'était, en hiver, un véritable voyage, plein de dangers à cause de la différence des températures et des courants d'air, voyage qui nécessitait l'emploi de mille précautions diverses sous forme de cache-nez, de douillettes, de mantilles de laine et de couvre-chefs, suivant les sexes et les âges. La galerie traversée, le cortège débouchait majestueusement dans une vaste pièce, où le couvert des gens était mis sur une longue table, éclairée de deux lampes primitives en étain, composées d'une mèche brûlant dans un récipient plein d'huile. Toute la cohorte des domestiques, une quinzaine de personnes environ, nous attendait debout. La famille s'agenouillait sur des chaises de bois, le long du mur jauni par la fumée, tournant le dos à la table. De l'autre côté de celle-ci, les serviteurs se rangeaient, à genoux sur le pavé, ayant devant eux, au premier plan, l'alignement des assiettes de faïence et des pots de grès, au second les dos respectables des Vaudelnay de trois générations, succédant à tant d'autres qui, sans doute, avaient prié au même endroit et dans le même appareil depuis quatre ou cinq siècles.
Mon grand-père récitait à haute voix les oraisons et les litanies; maîtres et domestiques répondaient en choeur, fort dévotement. Puis, le signe de croix final tracé sur les fronts, il y avait quelques minutes de colloque entre certains membres de la famille et les chefs de service, comme on pourrait les appeler; car les simples soldats de la domesticité (groom, laveuse de vaisselle, fille de basse-cour, aide de lingerie) disparaissaient dans les coins jusqu'au moment où la soupe, déjà fumante dans l'énorme soupière, était distribuée aux convives par la puissante main de la cuisinière. Pendant ces minutes qui tenaient lieu du rapport au régiment, la journée du lendemain s'arrangeait. Mon grand-père conférait avec le garde; ma grand'mère donnait un dernier ordre à la femme de charge; mon père commandait au cocher les sorties du jour suivant; ma mère causait fleurs et fruits avec le jardinier, mon ennemi, qui m'avait juré ses grands dieux le matin qu'il me dénoncerait le soir, et ne me dénonçait jamais, l'excellent homme! Mais quels moments d'angoisse et comme je comprenais les regards de ce tyran qui me tenait sous sa merci! Parfois mon grand-père élevant la voix annonçait officiellement un événement de famille, recommandait la sagesse à la fête du village pour le lendemain, déplorait un malheur survenu dans quelque ferme: grêle, épidémie de bétail, fils aîné tombé au sort.
—Allons! bonsoir, mes amis! concluait-il les jours où il était en belle humeur.