A part un ou deux, les salons de ma connaissance étaient encore fermés; mais je n'eus pas le temps de m'ennuyer pendant les premiers jours. Je déposai quelques cartes, j'eus plusieurs entretiens sérieux avec mon tailleur, je réglai quelques notes arriérées. Ensuite il fallut trouver des chevaux, deux pour le phaéton, un pour la selle, puis me mettre d'accord avec le carrossier, faire choix d'une écurie plus grande, m'assurer le concours d'un spécialiste anglais—qu'auront pensé les mânes des ancêtres!—pour lui confier mon attelage.
Ces diverses démarches terminées, j'étais sur le point de connaître l'ennui, quand le hasard mit sous mes pas une distraction, et des plus charmantes.
Elle n'était pas du grand monde, à vrai dire, mais la haute bourgeoisie a du bon dans certain cas. Elle avouait trente ans. Riche, très jolie, cachant sous l'extérieur le plus correct un goût secret pour les aventures, elle sembla, dès notre première rencontre, attacher quelque prix à mes attentions. Dédaignant la fausse modestie, je dirai même que mes progrès dans sa faveur furent singulièrement rapides. Je n'étais pas allé six fois chez elle (son mari était toujours absent, mais, Seigneur, quelle nuée de domestiques et de gouvernantes!) qu'elle me demanda si j'étais connaisseur en peinture. Avec la candeur d'un jeune homme sans expérience, je confessai que cet art m'était totalement étranger.
—C'est dommage! fit-elle avec un sourire qui me rendit peintre subitement. Je vous aurais demandé de vouloir bien me guider, un de ces jours, dans une promenade aux galeries du Louvre.
Aujourd'hui, n'en déplaise à certains romanciers, le Louvre est terriblement démodé, tout au moins pour cet usage spécial. Mais alors il n'était pas ridicule. Notre promenade artistique eut lieu dès le lendemain, et nous n'avions pas fait cinquante pas dans le salon Carré que j'étais revenu de ma crainte d'étaler une ignorance honteuse. Je n'eus même pas l'occasion de découvrir si ma compagne était plus savante que moi, car elle ne fit aucun effort pour ramener vers la peinture un entretien qui, dès la première minute, avait pris une direction toute différente. C'était la première fois qu'il m'arrivait de faire la cour selon toute l'étendue et toute la signification—future et présente—que comporte le mot, et j'observai dans cette occasion, comme dans d'autres du même genre, que les paroles, en pareil cas, importent infiniment moins que la musique. Bref, tout marchait au mieux pour une première audition. Nous allions lentement à travers les salles presque désertes, causant d'assez près pour pouvoir parler à voix basse, lorsque je fus ramené sur la terre, des cieux où je planais, par cette exclamation soudaine en langue étrangère qui vint me frapper à brûle-pourpoint:
—Oh! master Gastie!
Je tressaillis comme si le roi Charles IX s'était dressé devant moi avec sa problématique arquebuse, et je reconnus Lisbeth. Je crois, Dieu me pardonne, qu'elle était occupée au même tricot qui l'absorbait jadis, à Vaudelnay, tandis qu'elle surveillait les essais d'horticulture tentés de concert avec ma cousine. Instinctivement je cherchai celle-ci des yeux, et la trouvai sans peine assise à un chevalet qui portait la copie naissante d'une Vierge quelconque.
Personne ne voudrait croire que la rencontre fût prodigieusement agréable pour aucun de nous, si ce n'est pour Lisbeth qui exultait. Rosie paraissait fort contrariée. Sans doute elle éprouvait peu de plaisir à être surprise, dans son costume de travail moins qu'élégant, par un cousin et une inconnue qui étaient l'élégance même. Quant à moi, dépositaire du secret et responsable de l'honneur d'une femme, j'aurais voulu être à cent lieues. On devine que ma compagne n'était guère plus à l'aise. Nous nous regardions sans parler, et la situation commençait à toucher au ridicule, lorsque ma cousine, avec un tact remarquable, me tendit la main comme si ma présence, dans cet endroit, eût été la chose la plus naturelle du monde.
—Vous voilà de retour? me dit-elle d'une voix richement timbrée, bien qu'agitée d'un tremblement imperceptible. Mon oncle et ma tante vont bien?
Je répondis sur le même ton et m'étendis en éloges sur la peinture de
Rosie, sans quitter le bras de celle que j'appellerai désormais madame
X***.