Alors je commençais de véritables conférences sur ce vaste sujet dans lequel je me sentais passé maître, et, pareil à ces professeurs de minéralogie qui appuient leurs doctrines en tirant des cailloux de leur poche, j'illustrais les miennes en produisant, comme échantillon, quelque billet reçu le matin, quand il était de nature à passer sous les yeux de mon élève.
Parfois, pour dire toute la vérité, l'élève jetait sans s'en douter quelques gouttes d'eau sur les convictions ardentes de son maître. Cette innocente avait la manie des objections. J'y répondais toujours et m'arrangeais pour avoir le dernier mot, mais, de temps à autre, en redescendant l'escalier, je me sentais moins fier de moi, moins satisfait des autres, moins assuré d'un avenir éternel de bonheur. Cette enfant sans expérience avait des profondeurs de logique, des délicatesses de pénétration qui m'étonnaient. Ce que je lui pardonnais le moins, c'était le peu d'envie qu'elle témoignait pour le bonheur que je donnais à une autre, pour celui que j'en recevais. On aurait dit que cet or était du cuivre à ses yeux.
—Va! tu n'y entends rien, m'écriai-je un jour, impatienté; tu es faite pour le pot-au-feu.
—Et toi pour la confiture de roses, me répondit ma cousine. Or le pot-au-feu est l'emblème de ce qui dure; tu t'en apercevras tôt ou tard.
Depuis lors, dans nos grandes discussions, je l'appelais ironiquement « miss Pot-au-feu », à quoi elle ripostait en me demandant des nouvelles de madame « Confiture-de-Roses ». Plus vexé que je n'en avais l'air, je lui disais:
—Enfin, tu l'as vue; tu ne peux pas nier qu'elle ne soit jolie?
—Peuh! répliquait ma cousine avec une moue, beau mérite quand on n'a pas autre chose à faire! Donne-moi seulement sa couturière et sa modiste. Pour le reste, je m'en charge, puisque je sais peindre.
La première fois, je bondis à cette odieuse insinuation. Néanmoins, quand je me trouvai, quelques heures plus tard, en face de madame X***, je ne pus m'empêcher de l'examiner…autrement que je n'avais fait jusqu'alors. Et j'en voulus beaucoup à Rosie d'avoir eu de trop bons yeux. De quoi se mêlait cette petite fille?
Vers la fin de l'hiver, je découvris quelque chose de plus grave, dont je faillis mourir de douleur. Madame X*** était une méprisable coquette, pour ne rien dire de plus, et se moquait de moi, tant qu'elle pouvait, avec un financier non moins connu par ses bonnes fortunes que par sa fortune.
Pendant deux jours la honte m'empêcha d'aller conter ma peine à Rosie. Le troisième je ne pus y tenir tant je me sentais malheureux, et j'étalai mes maux dans la mesure du possible aux yeux de ma confidente.