Trois lettres seulement m'attendaient à la poste: deux sur lesquelles je comptais, celle de ma mère et celle de Rosie, la troisième d'une écriture inconnue, ronde, moulée comme les caractères d'un écrivain public. L'enveloppe carrée, en papier jaune, avait les allures froides d'une correspondance d'affaires. Il ne faut pas se fier aux apparences. Voici ce que je lus dans la missive mystérieuse que j'avais ouverte tout d'abord:

« Monsieur,

» Nous nous sommes rencontrés plusieurs fois dans un salon qui porte un des plus vieux blasons de France, mais je ne vous nommerai pas les maîtres de la maison, pas plus que je ne vous laisserai deviner qui je suis moi-même.

» Vous voudriez savoir au moins quels ont été nos rapports, si nous avons souvent causé, dansé ensemble, ce que nous nous sommes dit, si je vous ai plu, si vous m'avez fait la cour. Peut-être avez-vous la curiosité—flatteuse pour moi—de connaître mon impression sur votre personne. Voilà bien des questions, mais vous n'aurez de réponse qu'à la dernière. Vous intéresserait-elle moins que les autres? Avouez que non.

» Eh bien, monsieur, je pense de vous des choses…que je me suis bien gardée de vous dire, ou même de vous laisser soupçonner. Mais, s'il vous plaît, n'allez pas croire que c'est par modestie ou par crainte de vos dédains. Je connais vos goûts. Je vous ai trouvé parfois moins difficile pour d'autres femmes qu'il ne vous serait, à coup sûr, permis de l'être. J'ai constaté en vous des… indulgences faites pour encourager de moins modestes que moi—et de plus mal partagées. Mais qu'aurais-je gagné à me faire ouvrir les portes du temple? Je m'y serais trouvée en trop nombreuse compagnie! Je ne comprends que les chapelles bien fermées, avec un seul tabernacle et une lampe qui brûle fidèlement, sans jamais s'éteindre. Vos enthousiasmes, autant que je puis croire, ressemblent à ces décors de feu d'artifice qui s'embrasent tout à coup et disparaissent très vite, pour faire place au numéro suivant du programme.

» Avec tout cela—vous allez bien rire—j'ai beaucoup souffert et je souffre encore, car je vous aime. Eh! bien, ne riez pas trop; ne dites pas: « Bon, encore une! » Oui, je vous aime, et, sans doute, je ne suis pas la première qui vous l'écrive. Mais ce qui me distingue des autres, c'est que je vous aimerai toujours, et que vous ne saurez jamais qui je suis. Vous haussez les épaules? Vous dites que je joue un air connu? Vous verrez que non. Dans dix ans, vous n'en saurez pas plus qu'aujourd'hui. Et, dans dix ans, je vous aimerai encore.

» D'ailleurs, si j'étais comme les autres, je n'aurais pas attendu que vous fussiez à sept ou huit cents lieues de la France pour vous dire que ma pensée ne vous quitte pas, que je donnerais ma vie, si elle m'appartenait, pour embellir la vôtre, que vos yeux, quand ils rencontrent les miens, me donnent le plus grand bonheur que je me souvienne d'avoir connu.

» Et cependant la tendresse du meilleur et du plus noble des êtres m'entoure d'une constante adoration. Mais je vous aime, et je suis tellement malheureuse de ne vous l'avoir jamais dit, que j'essaye de vous le dire afin de voir si, désormais, je serai plus heureuse.

» Voilà tout, monsieur, et notre correspondance doit s'arrêter ici. Toutefois, il me serait agréable de savoir que vous avez reçu cette lettre qui contient—j'ai l'orgueil de le croire—quelque chose de plus précieux qu'un paquet de billets de banque: un coeur qui ne s'était jamais donné. Vous m'apprendrez sincèrement ce que vous pensez de cette folie. Mais tout le bien ou tout le mal que vous pourrez me dire n'empêcheront pas que ces lignes ne soient les dernières écrites pour vous par

» UNE AMIE DÉVOUÉE. »