Pour toute signature, cette missive étrange portait une pensée finement dessinée à la plume. Le post-scriptum invitait à répondre sous des initiales compliquées au bureau de poste de la Madeleine, à Paris.

Quoi que l'on doive penser de moi, j'avouerai que je relus deux fois cette lettre avant d'ouvrir les deux autres, lesquelles, d'ailleurs, ne contenaient rien, à beaucoup près, d'aussi intéressant. Ma mère me donnait en détail les nouvelles du jour de Vaudelnay, terminant sa quatrième page par des recommandations instantes de bien me soigner et « d'être prudent dans un pays où la vie des hommes est comptée pour si peu de chose ». A coup sûr, en écrivant ces lignes, ma chère mère avait des visions de pals, de poignards et de sacs de cuir immergés dans le Bosphore avec deux victimes—de sexe différent—s'y débattant contre la mort.

Quant à ma cousine, en la lisant on croyait l'entendre. C'était la même affection simple, raisonnable, éloignée de toute exaltation de pensée et de langage. Pauvre miss Pot-au-Feu!

Malgré tout, sa prose aurait pu me paraître charmante, sans la rivale inconnue auprès de laquelle cette âme naïve semblait singulièrement terre à terre. Qui était-elle donc cette autre femme, romanesque et vertueuse tout à la fois, dont l'amour tombait sur moi comme la fleur parfumée qui effleure le front du voyageur traversant un bois d'orangers? Comment l'avais-je vue sans la remarquer? Où l'avais-je rencontrée? Par quelle séduction involontaire avais-je pris sa tendresse?

Pendant une heure, je fouillai par la pensée quatre ou cinq des salons les plus haut cotés comme aristocratie que je fréquentais jadis, du temps où madame X*** ne m'entraînait pas à sa suite dans un monde moins blasonné. Quelques profils vagues, à demi perdus dans la pénombre d'un souvenir éloigné, se présentèrent à mes yeux. J'appelai mon imagination à mon secours pour peindre le portrait de l'inconnue. Je me figurais une femme grande, blonde, mélancoliquement rêveuse, d'une beauté poétique, unie par un mariage de raison à quelque époux trop âgé pour elle, plein de mérite et très affectueux, mais qu'elle n'avait pas pu aimer. Pourquoi me donnait-elle cet amour idéal et profond, à moi qui me sentais si peu digne d'une offrande aussi précieuse, à moi dont les grâces moins qu'éthérées d'une coquette avaient tourné la tête et conquis l'admiration? Et pourtant ma correspondante anonyme semblait avoir peu d'illusions sur mon compte. La preuve en était dans certaine phrase de sa lettre et, plus encore, dans cette défiance à mon égard qu'elle manifestait sans ménagements.

O variations bizarres et soudaines du coeur humain! La veille encore, ma réputation naissante d'homme à succès paraissait à mes yeux comme une auréole de gloire, pittoresquement voilée par le crêpe funèbre d'une trahison. Et voilà qu'à cette heure je n'avais plus qu'un désir: convaincre cette douce amie que j'étais un chevalier fidèle et discret, digne d'être aimé, digne d'être admis à la voir, à m'agenouiller devant elle, à baiser ses mains ou tout au moins le pli de sa robe. Mon enthousiasme était si grand que je voulais d'abord partir sur l'heure, courir chercher cette tendre créature dans chaque rue, dans chaque maison de Paris, la guetter pendant un mois, s'il le fallait, au guichet de la poste où elle devait venir prendre ma réponse.

La réflexion me fit voir qu'il fallait arriver à elle par d'autres moyens, si toutefois je devais être assez heureux pour percer un jour ce charmant mystère. Sans prendre le temps de redescendre au port et de regagner la Galathée, j'entrai dans un des hôtels de Péra et je demandai de quoi écrire. Je me souviens que ma lettre commençait ainsi:

« Madame, ce que vous appelez ironiquement « mon temple » n'est plus, à cette heure, qu'un monceau de ruines sur lesquelles se dresse la chapelle « bien fermée » où vous voulez que je vous adore. La pauvre lampe de mon coeur est allumée devant l'autel. Une seule chose manque à ce culte nouveau et chéri: l'image, le nom de celle qui m'a converti de mes erreurs grossières.

» Ce nom je l'attends, je l'invoque; cette image, cachée derrière son voile de pureté, mon respect l'implore à genoux. Apôtre de l'amour chaste et vrai, vous avez, d'un seul mot, renversé mes idoles. Ce n'est que la moitié de votre tâche bienfaisante et j'ai le droit de vous dire: Ne mettrez-vous rien à la place de ce que vous avez détruit?…. »

Pendant de longues pages, mon zèle de néophyte s'épanchait avec ce lyrisme qui fera sourire, j'en ai peur, la plupart des hommes qui ont aujourd'hui vingt-cinq ans, l'âge que j'avais alors. Je reniais les erreurs du passé, particulièrement madame X***, ne la désignant, bien entendu, que par des allusions sagement voilées. Pour l'avenir, je m'engageais par les plus redoutables serments à devenir le modèle de ceux qui aiment. Mais je donnais à entendre que toutes ces belles résolutions dépendaient du nouvel arbitre de ma vie. Au prix d'une réponse courrier par courrier, je garantissais ma persévérance. Que si ma belle correspondante exécutait ses menaces de silence perpétuel, Dieu sait ce qui adviendrait de moi! Me reverrait-on jamais? Ne promènerais-je pas mon égarement, pécheur endurci, de la Turquie aux Indes, des Indes en Chine, de la Chine au Japon, plus loin si c'était possible? Mes parents s'éteindraient dans les larmes! A qui la faute? Une réponse, une réponse contenant ne fût-ce qu'une lueur d'espoir, et je rentrais en France à l'instant même, corrigé de toutes mes erreurs, portant dans ma poitrine un coeur nouveau. C'était à prendre ou à laisser. Positivement, j'avais un peu perdu la tête.