Ma lettre partie, je comptai les heures qui me séparaient du retour du courrier. Que dis-je, les heures? c'était bel et bien l'affaire de deux semaines, car, à cette époque, l'Orient-Express ne roulait pas encore entre Paris et Varna.

Pendant ces quinze jours, mon ami et moi nous courûmes les ruines, les bazars, les mosquées, de Stamboul à Scutari. En outre la Galathée chauffa plus d'une fois pour nous conduire soit aux îles des Princes, soit dans le haut Bosphore, soit même sur les côtes les plus voisines de la mer Noire où, par parenthèse, un coup de vent d'est faillit me noyer, moi et ma chapelle toute neuve, encore veuve de sa statue. D'ailleurs aucune aventure d'un genre plus doux; pas la moindre tentation, ce qui est, pour les nouveaux convertis de mon espèce, la meilleure garantie de persévérance. Dieu sait ce qui serait arrivé si j'avais fait mon stage de vertu dans un pays où les femmes sont moins cloîtrées!

Enfin le paquebot de la malle française fut signalé au sémaphore de Galata, dont j'avais appris les séries de pavillons par coeur. O joie! le guichet de la poste s'ouvrit pour laisser passer dans mes mains une enveloppe de cette même écriture renversée que mes yeux avaient relue si souvent. Ma divinité n'était point inexorable et m'épargnait le voyage du Japon qui, entre nous, me donnait à réfléchir.

« Monsieur, m'écrivait-on, j'aime trop vos parents—sans les connaître—pour les priver si longtemps de la présence de leur fils. Vous vouliez une réponse; la voici. Quant au reste, vous me permettrez bien de vous dire que je ne saurais prendre toutes vos belles paroles pour argent comptant. Je me défie des conversions si faciles et si promptes, et j'estime qu'il y faut un peu de martyre, tout au moins quelques cicatrices de fer ou de feu, quelque épreuve de confrontation avec les bêtes de l'amphithéâtre.

» D'ailleurs, il faut en prendre votre parti. Votre chapelle—je vous félicite de l'avoir édifiée si aisément—contiendra quelque jour, si Dieu m'écoute, une statue fidèlement honorée. Mais ce ne sera pas la mienne, qui ne saurait quitter la modeste niche où la retient le devoir. Je vous répète que je vous aime, que je vous aimerai toujours. Vous l'avoir dit, savoir que vous ne l'ignorez plus, bien que vous ignoriez tout le reste, cela me procure déjà des douceurs infinies. Depuis que j'ai cessé d'être une enfant, je ne me souviens pas d'avoir connu quelque chose qui touche au bonheur d'aussi près.

» Peut-être, puisque vous allez revenir, vous apercevrai-je de loin en loin, mais mon secret sera mieux gardé que jamais, car il doit l'être; je mourrais de honte s'il en était autrement. Mais je suivrai tendrement des yeux votre chemin dans la vie. Et même, si vous restez digne de moi, ma plume viendra vous dire de temps en temps que je suis fière de vous et reconnaissante, jusqu'au jour où une autre, celle qui sera votre femme, vous le dira des lèvres. Je rougis de ma faiblesse, car je m'étais juré de vous écrire une seule fois. Mais cette faiblesse n'enlève rien à personne. Elle ne m'empêchera de remplir aucun des devoirs de ma vie.. et vous, ami, jusqu'à présent vous n'avez guère de devoirs. »

Une fleur de pensée, comme la première fois, remplaçait la signature absente. J'y posai mes lèvres.

—Qui sait, me disais-je tout bas, si d'autres lèvres n'ont pas donné rendez-vous aux miennes à cette place?

Le courrier m'apportait seulement deux lettres: celle que je viens de dire, et une seconde, de la main de ma mère. Rien de ma cousine, ce jour-là, mais je n'avais pas le droit de me plaindre, car la pauvre miss Pot-au-Feu attendait encore sa réponse. Aussi, que pouvais-je bien répondre à cette tranquille et prosaïque personne, si éloignée de la note actuelle de mon esprit que j'aurai dû me battre les flancs pendant une heure pour lui écrire vingt lignes! Lui raconter ma bonne fortune platonique et épistolaire? A quoi bon? La froide écriture pouvait-elle initier cette profane aux mystères du grand amour?

Moi, je le comprenais, le grand amour; je le respirais; je me mouvais dans cette atmosphère à la fois pure et troublante comme celle des hauts sommets. Parfois, étonné du sentiment nouveau qui m'absorbait, j'avais peur d'être la proie d'une folie passagère, éclose dans mon cerveau sous l'ardeur du ciel d'Orient. Ou bien, peut-être, je subissais, malgré moi, l'influence d'une tendresse passionnée qui m'obsédait de loin. Peut-être mon coeur s'égarait à la poursuite d'une chimère, dont je me moquerais bientôt moi-même ainsi que d'un songe incohérent. Et si jamais le hasard ou la constance de mes efforts me mettaient en face de mon inconnue, ne m'apercevrais-je pas de mon erreur, de mon impuissance à l'aimer?