« Vous pouviez, disais-je, me laisser ignorer toujours mon bonheur. Avez-vous le droit, maintenant, de causer mon malheur pour toute ma vie? Quel mal vous ai-je fait pour que vous me torturiez ainsi? Qu'avez-vous à craindre de moi? Le nom que je porte n'est-il pas pour vous un sûr garant que mes sentiments sont ceux d'un gentilhomme? Ne sentez-vous pas que je vous respecterais comme une sainte, que je me contenterais du bonheur de vous apercevoir quelquefois si, comme vous le dites, mon malheureux destin nous sépare? Ou bien pensez-vous que je vous aimerais moins après vous avoir vue? Ah! c'est votre âme, c'est votre coeur que j'aime! Que m'importe le reste!…. Mais quelle folie! Je gagerais dix de mes années que le reste est charmant. »
De la Madeleine au Louvre je ne fis qu'un bond. Certes la tranquille Rosie n'était point, pour cette aventure d'un romanesque inédit, l'auditeur que j'aurais souhaité. Mais je n'avais pas le choix, et d'ailleurs, à défaut d'autres qualités, ma cousine avait celle d'une résignation parfaite comme confidente. Pour cet emploi, elle aurait charmé Corneille ou Racine. Je la trouvai, comme quelques mois plus tôt, assise à son chevalet, copiant la même Vierge, avec Lisbeth attelée au même tricot. En me voyant, elle eut un petit cri de surprise.
—Comment! déjà de retour? Que se passe-t-il donc? Je ne t'attendais que dans un an pour le moins.
—Il se passe, répondis-je, que ton cousin est à la fois le plus heureux et le plus infortuné des hommes. Tiens, lis ces lettres.
—Doucement! fit ma cousine en retirant sa main comme à l'approche d'un fer rouge. Ta confiance m'honore, mais tu oublies à qui tu parles, et, l'autre jour, il m'a fallu me confesser d'avoir un peu trop écouté tes confessions.
—Tu peux lire, insistai-je. Tu ne te confesseras point d'avoir parcouru ces pages adorables. Je te conseille même de les apprendre par coeur: tu ne pourrais qu'y gagner.
Avec un léger soupir, elle posa tranquillement sa palette, son appuie-main et ses pinceaux. Elle rougissait peu à peu et, quand elle fut au bout de la seconde lettre, avec ses yeux brillants et ses joues fleuries comme des roses pourpres, elle était, Dieu me pardonne, absolument jolie. Mais, en ce moment, il était bien question de savoir si Rosie était belle ou non!
—Qu'en dis-tu? demandai-je en replaçant sur mon coeur les précieux autographes.
Elle haussa doucement les épaules, des épaules d'un dessin parfait. Tout en se remettant à son travail, elle me répondit:
—Tu vas te fâcher; tant pis! Eh bien, vous êtes fous tous les deux: elle d'écrire de semblables fadaises à un monsieur qu'elle connaît à peine. La malheureuse! Que ne puis-je découvrir tout à l'heure son adresse et son nom! Je me ferais un devoir de courir chez elle pour lui crier: « Casse-cou! » Entre femmes on se doit ces avertissements. Quant à toi, je te trouve encore plus ridicule, et je gagerais ce Murillo contre ma copie que tu as affaire avec un vieux laideron sentimental. Et c'est pour cela que tu as coupé par le milieu ton beau voyage d'Orient!