—Ah! je te jure que non! répondit-elle avec un grand sérieux.
—Alors, je n'y comprends plus rien. Tu te déranges. Mais tu passes d'un extrême à l'autre. Je voudrais bien te voir adorée toute ta vie par un monsieur dont tu ne pourrais rien dire: ni s'il est beau, ni s'il est affreux, ni s'il est blond, ni s'il est maigre, ni s'il est vieux…. Et encore, chez un homme, ces choses-là tirent moins à conséquence. Ah! tiens, je sais bien ce qui arrivera si ma cruelle amie s'obstine à se cacher.
—Moi aussi, je le sais bien. Tu abandonneras l'entêtée à son malheureux sort et tu épouseras une bonne femme qui te la rappellera dans le peu que tu sais d'elle, mais dont tu auras pu juger par toi-même l'âge, la figure et le reste. Il me semble que ce dénouement n'est point si mauvais.
—Mauvais ou non, il est impossible. Je mourrai garçon, laissant à ton deuxième fils la fortune et le nom des Vaudelnay.
—Tu divagues, fit ma cousine en haussant les épaules.
Et notre entretien fut terminé pour ce jour-là.
Dans le moment de l'année où nous étions, Paris n'existait plus au point de vue du monde; mes jours et mes soirées se traînaient sans distractions, je parle des distractions honnêtes. Quant aux autres, dans l'état de quasi perfection idéale où je me trouvais, la seule pensée de les avoir connues jadis me faisait horreur. Ma seule ressource était dans la conversation de ma cousine; je m'amusais à la convertir tout doucement à mes théories sentimentales. Je la voyais quotidiennement, soit au musée, soit rue d'Assas. Un jour elle me dit en riant:
—N'as-tu pas peur de me jouer un vilain tour en faisant pousser des ailes sur mon dos? Quand elles auront toutes leurs plumes, je serai bien avancée derrière les barreaux de ma cage! Au moins, maintenant, je n'ai nulle envie de m'envoler vers le pays des rêves.
—Je ne suis pas inquiet pour toi, répondis-je. Tes ailes, si tant est qu'elles poussent vraiment, ne te serviront jamais beaucoup. Tu te souviens de ces volatiles sédentaires que nous allions voir ensemble à Vaudelnay….
—Fort bien: les canards de la basse-cour. Grand merci de la comparaison!