—Voyez un peu la grincheuse personne! Qui parle de canards? Ce sont les cygnes que je voulais dire, mademoiselle. Jamais ni toi ni moi ne les avons vus s'envoler.

—C'est qu'ils se trouvaient heureux où ils étaient.

En prononçant ces paroles, Rosie avait courbé sa tête fine sur son chevalet, avec une ondulation de cou si harmonieuse que je trouvai ma comparaison beaucoup plus juste qu'elle n'en avait l'air.

Le 10 juillet, je reçus une lettre de mon inconnue. Si j'ai conservé le souvenir de cette date, c'est qu'elle marqua la fin d'une correspondance qui m'avait donné un immense bonheur durant trois mois. Non, je ne devais plus revoir cette grosse écriture déguisée et cette signature fleurie qui me confirmait de si charmants aveux. Ce jour-là, au lieu d'une seule pensée, la main mystérieuse en avait dessiné tout un bouquet, groupé avec un art exquis, bien qu'il fût aisé de voir qu'elles étaient jetées sur le papier à la hâte et sans recherche.

Dans ces quatre pages, serrées comme pour ne pas perdre la moindre place, vibrait toujours la même tendresse grave, on pourrait dire maternelle, mais avec un abandon plus intime où l'on sentait je ne sais quoi d'hésitant et d'attendri. La lettre finissait par ces lignes:

« Et maintenant, cher, nous allons partir. Les champs nous réclament; ce Paris brûlant n'a plus assez d'air pour nous. Disons-lui donc adieu pour quelques mois. Toutefois, soyez tranquille. Vos lettres me parviendront, expédiées à l'adresse ordinaire, et vous aurez les miennes, qui continueront à passer par Paris, car vous ne saurez point où je suis allée. Que vous importe ce que vous ne savez pas, à côté de cette chose dont vous êtes sûr! Ne sentez-vous pas que je vous aime? Voyez plutôt c'est moi, maintenant, qui ai besoin de vos lettres; c'est moi qui vous les demande. Ne m'oubliez pas à Vaudelnay où l'on s'amuse beaucoup, m'a-t-on dit. Du moins, ami cher, si vous m'oubliez, que ce soit pour une jeune fille digne de vous et qui sera votre femme. Choisissez-la bien quand l'heure viendra. Vous savoir malheureux, ou une autre malheureuse par vous, serait la douleur suprême de ma vie. »

Du moment où elle quittait Paris, je n'avais plus de raison pour y rester. Je préparai donc tout pour mon départ, mais la perspective d'une agitation mondaine semblable à celle de l'année précédente m'était insupportable. J'écrivis à ma mère que je me sentais fatigué, que je désirais vivement jouir du repos le plus complet durant les premières semaines de mon séjour à la campagne. Par la même occasion, je parlais à mes parents de mon projet d'enlever ma cousine et mon oncle et de les amener avec moi. J'expliquais cette idée—non sans un peu d'hypocrisie—par le désir de procurer à la jeune fille et au vieillard une saison de villégiature utile à leurs santés. Mais, pour dire le vrai, je ne pouvais plus me passer de ma confidente ordinaire. Seul à Vaudelnay, sans avoir personne à qui parler de la dame aux pensées! Il y avait de quoi mourir.

Ma mère me répondit courrier par courrier en m'envoyant une invitation pressante pour l'oncle Jean et sa petite-fille. Que dis-je: inviter! On les suppliait de faire une longue visite à la vieille maison qui était toujours la leur, qui l'avait été si longtemps pour l'un d'eux! La seule objection, la difficulté du voyage pour les jambes raidies par l'âge de mon oncle disparaissait, puisque le trajet devait se faire, sous mon escorte.

Je savais comment m'y prendre pour enlever d'assaut le consentement du peu flexible baron. J'allai chez lui à l'heure où je supposais que sa petite-fille était au Louvre.

—Oncle Jean, dis-je, vous voyez devant vous un ambassadeur et voici mes lettres de créance.