—Oh! Rosie! comme je voudrais être à demain!
A cette oraison jaculatoire, ma cousine ne répondit rien, et, pour la première fois, je vis une ombre passer sur son visage, ombre d'ennui sans doute. Mais, de bonne foi, pouvais-je lui en vouloir si le courrier tant désiré l'intéressait moins que moi?
Le facteur vint sans aucune lettre, ou du moins sans sa lettre. Il en fut de même le lendemain, le surlendemain, les jours suivants pendant une semaine. Ah! qu'il était loin, le calme des premières heures du séjour au château! Que m'importaient alors mes parents, le parc et ses promenades, mes chevaux morfondus à l'écurie! Seule, ma compatissante cousine pouvait me comprendre et, dans une certaine limite, me consoler. D'après elle, ce retard qui me rendait fou d'angoisse était amené par une cause passagère, et je ne devais point en concevoir d'alarmes. Quelque voyage différé, quelque arrêt imprévu dans un endroit sans ressources, quelque devoir de famille pouvait seul empêcher ma correspondante de tenir sa promesse, toujours si fidèlement gardée jusque-là.
—Et si elle est malade? et si elle est morte? Jusqu'à cette heure, j'espérais, malgré tout, la connaître tôt ou tard. Faut-il donc renoncer pour toujours à cette joie? Plains-moi, Rosie, car je suis bien malheureux!
Je compris alors pour la première fois tout ce que le coeur d'une femme peut contenir de bonté compatissante, même à l'âge où ce coeur semble fait pour porter des fleurs moins mélancoliques. Patiente comme une esclave d'Orient habituée aux caprices de son maître—les miens, il faut l'avouer, n'avaient rien qui rappelât, même de loin, ceux d'un pacha—ma cousine quittait tout, si je l'appelais d'un geste, pour causer avec moi, c'est-à-dire pour écouter mes doléances. Parfois elle protestait doucement contre ma tristesse. Elle me répétait souvent:
—Un être humain n'a pas le droit de maudire sa destinée, quand il possède l'assurance d'être sincèrement, fidèlement aimé.
Ces arguments par trop platoniques me touchaient assez peu, et je prétendais qu'on me proclamât le plus malheureux des hommes, tout en reconnaissant que j'en étais aussi le plus tendrement consolé.
—Ma pauvre Rosie, disais-je en serrant sa petite main dans les miennes, si je pouvais oublier celle qui m'oublie, c'est pour toi que je voudrais l'oublier!
—Et moi je suis certaine qu'elle pense à toi plus que jamais, répondait ma cousine. Dans quelques jours tout s'expliquera; j'en ai le pressentiment.
Impossible de la faire démordre de cette belle assurance, qu'elle arrivait quelquefois à me faire partager pour une heure.