Quand je parvenais à faire trêve à mon chagrin, je trouvais en elle, aussitôt, la plus charmante, la plus gaie, la plus amusante des compagnes. Je ne pus m'empêcher de lui dire un jour, avec une envie secrète:
—Sais-tu Rosie, que tu m'as tout l'air d'une femme parfaitement heureuse?
—Mais j'en ai plus que l'air, dit-elle gravement. Je suis, quant au présent, aussi heureuse qu'une femme peut l'être. Grand-père en trois semaines a rajeuni de vingt ans. Mon oncle et ma tante me traitent comme leur fille. Enfin tu ne saurais comprendre le bonheur que j'éprouve à revoir ce cher vieux Vaudelnay.
—Eh bien, qui vous empêche d'y finir votre vie, l'oncle Jean et toi? Tu seras pour moi ce que la tante Frédérique était pour notre aïeul. Et nous vieillirons ensemble, comme ils ont vieilli.
Elle ferma les yeux, et cependant la perspective semblait médiocrement l'éblouir, car elle me répondit d'une voix un peu nerveuse:
—Mes moyens ne me permettent pas de songer à l'avenir. Laisse-moi profiter de ce présent, qui me repose.
De fait, il était facile de voir qu'elle jouissait en véritable sybarite de chacune des heures passées au milieu de nous. Tout l'enchantait, mais moins, à coup sûr, qu'elle n'enchantait tout le monde. Quatre personnes se la disputaient du matin au soir, pour le plaisir de la voir et de l'entendre compatir à leurs maux. Les rhumatismes de l'oncle Jean, les gastralgies de mon père, les embarras administratifs de ma mère toujours débordée par mille difficultés de domestiques, de pauvres, de salles d'asile et de curés besoigneux, enfin les déchirements secrets de mon propre coeur, tout cela retombait sur elle sans l'étonner ni l'abattre. Et lorsque, dans nos entretiens de famille, l'oncle Jean parlait de leur retour à Paris, il se faisait un grand silence comme à l'annonce effrayante de quelque catastrophe prochaine.
Quand Rosie, par chance, pouvait disposer d'une heure pour son agrément personnel, son bonheur était de s'installer sous le grand platane de notre ancien jardinet, afin de lire quelques pages d'un livre préféré ou de mettre à jour sa correspondance.
Un jour, vers le milieu d'un après-midi de chaleur accablante, je passais pas là, juste au moment où les premières rafales d'un orage en formation détachaient de l'arbre énorme et faisaient tourbillonner au loin une envolée de feuilles jaunies.
—Vite, ramasse tes papiers, ton encre et tes plumes, dis-je à ma cousine. Tu n'entends donc pas qu'il tonne? A quoi penses-tu?