Je riais, je pleurais en mêlant sans ordre toutes ces exclamations opposées. Je repassais l'un après l'autre cent souvenirs du temps jadis et de la veille. Comme je l'avais fait souffrir, cette enfant dont le coeur était à moi depuis que les yeux de l'orpheline m'avaient aperçu au seuil de la vieille maison, si sévèrement hospitalière! Comme, dans ma stupide fatuité, je l'avais torturée!

Courageusement, obstinément, cette fille adorable dont je n'avais pas même su voir la beauté m'avait conservé sa tendresse méconnue. Sans une plainte, elle avait dévoré, en cachant sa jalousie, les affronts de mes confidences. Pauvre, elle m'avait vu jeter l'or pour contenter mes caprices et ceux des autres. Sublime de sacrifice, de poésie, d'idéale passion, elle avait feint de rire de mes moqueries sur le peu d'élévation de son esprit. C'était moi,—moi! qui l'avais baptisée d'un surnom ridicule!….

Le froid de mes vêtements traversés par la pluie me rappela dans un monde plus réel.

A cette heure, je n'avais pas le droit de m'exposer à la maladie. Ma vie appartenait à une autre.

—Mon Dieu! m'écriai-je en courant prendre des habits secs. Que de jours de bonheur perdus, déjà!

XVIII

Au dîner seulement, je retrouvai ma cousine. Elle aussi avait dû changer de costume et, comme sa garde-robe était peu fournie, la chère petite était en grande toilette. Jolie à tourner la tête d'un roi, elle m'interrogea, comme toujours, de son regard humblement tendre d'amoureuse ignorée, pour voir si le maître de son coeur était content.

Je détournai les yeux. Ils auraient tout dit et, pour le moment, je ne voulais rien dire; non, pas devant tout ce monde. La première rougeur de ma fiancée, la première joie de son doux triomphe, devaient être pour moi seul. Encore une heure elle devait attendre. Chère bien-aimée, depuis si longtemps elle attendait—sans espoir!

Comme tous les gens atteints du mal qui le minait, mon père ne mangeait guère, et, pour lui, voir manger les autres était un spectacle pénible. Je ne dus pas beaucoup le faire souffrir ce jour-là. Sans rien dire, j'examinais ma cousine, ou, pour parler plus juste, je la dévorais des yeux, découvrant des trésors de charme et de grâce dans le moindre geste de ses mains, dans la plus simple de ses attitudes. Je l'aimais de toute mon âme et de toutes mes forces depuis deux heures, mais ce que je venais d'éprouver ne ressemblait en rien au « coup de foudre » souvent décrit par les romanciers. Pendant de longues années, mon heureux destin avait lentement, patiemment préparé mon coeur pour le bienfaisant holocauste. Un éclair avait suffi pour communiquer le céleste rayon. A cette heure, la flamme de l'amour brûlait éblouissante, pour ne s'éteindre jamais.

Le repas terminé, je dis à ma cousine: