Celui-ci, quand j'allai me jeter à son cou pour le remercier de sa réponse favorable, jeta sur moi un regard presque craintif, qui me ramena de quelque treize ans vers le passé. Car c'est avec ces yeux inquiets, suppliants qu'il avait regardé ma grand'mère, le soir où il s'agissait d'obtenir que l'enfant sans père ni mère fût accueilli sous le toit de Vaudelnay.

—Tu l'aimes bien, n'est-ce pas?… me demanda-t-il. Jamais tu ne lui causeras une déception? Tu ne sais pas quelle tendresse exaltée ma pauvre Rosie a pour toi! Moi, je l'ai devinée depuis longtemps et j'ai bien souffert pour elle. Même en ce moment, je suis effrayé: elle t'aime trop! Tu tiendras sa vie dans tes mains—et la mienne aussi, tant que je serai dans ce monde.

Je baisai la main de ma cousine, à genoux devant elle, et je fis cette simple réponse au vieillard, qui parut s'en contenter:

—Oncle Jean, soyez tranquille!

Lisbeth retourna seule rue d'Assas pour évacuer l'appartement. Puis elle revint assister au mariage de ses jeunes maîtres. Deux mois après, elle épousait elle-même, comme j'ai dit plus haut, cet original de jardinier.

* * * * *

Quand je ne serai plus, mon fils trouvera ces lignes qui lui apprendront combien j'adorais la mère qu'il a trop peu connue…avec laquelle, devant ce papier, je viens de revivre durant quelques jours.

Car elle n'a pas vieilli à Vaudelnay!

Dans nos projets, dans notre bonheur, dans cette imprévoyance de tout que nous apportait l'union de notre vie, nous n'avions pas songé que la mort pouvait accomplir la chose affreuse qu'elle a faite: prendre cette créature inoubliable, inoubliée!….

Que de fois j'ai dû poser ma plume en retrouvant ces sourires et ces joies! La chère absente l'a vu. Elle sait comment je l'aimais, combien je la pleure quand personne ne me voit, quelle pensée ne me quitte pas, à l'heure où les vivants croient mon esprit, ainsi que mon corps, parmi eux.