Mon père posa son journal quand il nous vit entrer. Ma mère écrivait. L'oncle Jean, selon son habitude, avait regagné ses pénates de la petite tour. Il se mettait au lit de bonne heure.
—Eh bien! demanda mon père, et cet orage, m'a-t-il cassé beaucoup de branches?
—Pas trop, dis-je. Mais eût-il rasé la plantation entière, nous devrions le remercier.
Mes parents me regardaient bouche béante, ne comprenant rien à mon air ému.
—Voulez-vous avoir pour fille la chère créature que voici?
Nous nous embrassâmes tous je ne sais pendant combien de minutes, sans pouvoir parler, si bien que, quand nous retrouvâmes la parole, il n'y avait plus rien à dire. Désormais l'orpheline était chez-elle dans la maison où elle devait vieillir, mais pas comme la tante Frédérique ni comme la tante Alexandrine, Dieu merci, pour la jeunesse future.
Quand nous fûmes seuls, mon père et son très heureux fils:
—Tu prétendais l'autre jour, fit-il, que ta cousine « était à peine une femme pour toi ». Il me semble que le changement est bien subit, et, maintenant que j'y pense, tout le monde a été un peu vite en besogne, même les gens raisonnables. Mais cette petite m'a tourné la tête à moi aussi. Je n'ai réfléchi à rien…. Et tu es si jeune!
J'interrompis mon père dans ce bel accès de sagesse rétrospective, pour lui raconter l'histoire de ma cousine « Pot-au-Feu » et de la dame aux pensées.
—Mon ami, fit-il en se levant,—car l'heure s'avançait,—je ne souhaite qu'une chose: c'est que tu rendes à ta femme tout ce qu'elle te donne. Il me tarde d'être à demain matin, pour aller causer de choses sérieuses avec l'oncle Jean.