—Comment donc, demandai-je, résolu à tout savoir pendant que j'y étais, comment donc se fait-il qu'on ne m'ait jamais parlé de la vie ni de la mort de ma tante? Comment s'appelait-elle? Ne demeurait-elle pas à Vaudelnay?
L'idée d'un membre quelconque de la famille habitant ailleurs qu'au château, mais, par-dessus tout, l'idée de l'oncle Jean marié, père, me plongeaient dans une surprise qui restera l'une des plus considérables de ma vie. Ma mère me répondit:
—Ton oncle avait épousé une jeune fille italienne dans un de ses voyages. Ta tante n'est jamais venue ici. Personne de la famille ne l'a jamais vue.
—Mais sa fille, celle qui vient de mourir? demandai-je.
—Celle-là non plus. Il ne faut pas en parler, surtout à ton oncle, quand il sera de retour.
J'ouvrais déjà la bouche pour un pourquoi passablement justifié, il faut en convenir, mais je devinai sur le visage de ma mère un tel sentiment de contrariété à la seule idée de cette question prévue, que je renonçai à en savoir davantage pour le moment. D'ailleurs, ce qui se passait depuis quatre jours, ce que j'avais appris ce soir-là était déjà pour mon esprit une pâture suffisante. Enfin j'avais pour ma mère une véritable adoration, et la crainte de lui déplaire, à défaut de la discipline sévère où j'étais élevé, m'aurait fermé la bouche. Feignant un calme que je n'avais guère, je répondis:
—C'est bien, maman, je ne dirai rien. Soyez tranquille!
Un de ces bons baisers, tant regrettés à l'heure où ils manquent, me récompensa de ma soumission, et je fis semblant de m'endormir. Mais, de toute la nuit, je ne pus fermer l'oeil, et, dans l'obscurité de ma chambre d'enfant, je voyais toujours « la femme de l'oncle Jean », l'Italienne qu'aucun membre de la famille n'avait jamais connue. Je me la figurais, d'après une gravure d'un de mes livres, très brune, avec de grands yeux noirs et de lourdes nattes retenues par les boules d'or de deux épingles. Je l'apercevais distinctement, avec sa serviette pliée en carré sur sa tête, son collier de corail au cou, son corsage blanc aux manches bouffantes, et le panier rempli de fleurs qu'elle portait, sans doute pour son agrément, car il m'était impossible d'admettre que la baronne de Vaudelnay vendît des roses comme la première Transtévérine venue.
Au jour naissant, le sommeil s'empara de moi pour une heure, et lorsqu'on vint me réveiller pour la messe, qui réunissait chaque matin la plupart des habitants du château, il me sembla que je sortais d'un rêve compliqué et fatigant. Mais en voyant, un quart d'heure plus tard, des flots d'étoffe noire s'engouffrer dans le banc de famille, en apercevant les ornements funèbres sur les épaules du curé, dont j'étais régulièrement l'acolyte, il me fallut bien me rendre à l'évidence.
D'ailleurs, sauf l'absence de l'oncle Jean, la couleur de nos costumes et une recrudescence effroyable dans la sévérité de la discipline, rien n'indiquait que les Vaudelnay venaient de perdre un des leurs, et ma pauvre cousine,—j'aurais eu bien de la peine à la désigner par son prénom,—ne faisait guère plus de bruit après sa mort qu'elle n'en avait fait pendant sa vie.