Mais, sur son front, une inquiétude passa. Tout n'était pas fini. L'homme qu'elle avait vu le matin se promener devant la grille voulait, lui aussi, vivre et mourir dans ces murs. La grande bataille n'était pas livrée. Qui serait le vainqueur?…
L'heure du départ avait sonné. Après un dîner campagnard servi près du grand feu de la cuisine, Thérèse, accompagnée du garde, prit le chemin du Rhône pour passer le bac et regagner la station. Elle s'attendait à rencontrer Fortunat; mais le jeune homme ne se laissa pas voir. Signol prit le gouvernail en main, et la poulie qui retenait le bateau contre la force du courant se mit à rouler en criant sur le long câble. Selon son habitude, la comtesse avait lié conversation avec le vieux passeur, qu'elle s'étonnait de trouver mélancolique et taciturne.
—Madame, répondit le marinier, d'une voix qui tremblait de colère autant que de chagrin, c'est la dernière fois que nous naviguons ensemble. On me chasse. Tout à l'heure, cette bête sauvage de Cadaroux m'a signifié mon renvoi. Il faut obéir; il est le maire de la commune; le bac dépend de lui. Me voilà sans maison et sans travail!
—On vous chasse, pauvre homme! s'écria Thérèse. Et pourquoi?
—Je suis trop vieux, mes forces diminuent, et les gens qui passent le Rhône courent du danger avec moi: c'est le prétexte. Mais tout le monde sait pourquoi le Bouscatié veut me faire crever de faim. Dans cette maison, qui n'est pas la mienne, j'ai recueilli son fils, qu'il voudrait voir mort. Le garçon, depuis l'âge de dix ans, cherche toujours on ne sait quoi, une chose inconnue qu'il n'a pas encore trouvée. Mais avant peu il la trouvera… derrière les cyprès du cimetière. Pour moi, je n'ai plus qu'un désir en ce monde. C'est de voir Saturnin là où je souhaite qu'il aille. Si le bon Dieu me donne ce plaisir, je le tiens quitte du reste, pour cette vie et pour l'autre.
—Ne blasphémez pas, répondit doucement Thérèse. Vous n'êtes pas le seul à qui cet homme a causé du mal. Faites comme moi: pardonnez.
—Oui-da! reprit le vieux passeur en secouant sa tête aux lignes violentes. Vous avez pardonné, madame la comtesse? Possible pour vous. Mais cette rude besogne-là, comme beaucoup d'autres, se fait mal avec l'estomac vide. Il y a quarante ans que j'habite la maison du bac, si bien que j'avais oublié qu'elle n'était pas à moi. Mille diables! Saturnin m'en a bien fait souvenir, tout à l'heure. Ses yeux luisaient de colère quand il m'a dit: «Je t'apprendrai à donner asile au fainéant qui se tourne contre son père.» Allons! allons! Je voudrais bien voir à l'œuvre celui qui va me remplacer, quand le soleil de mai fond les neiges, quand le Rhône devient un torrent qui emporte les maisons comme des brins de paille! Ah! brigand! nous verrons si j'étais trop vieux et trop faible! Et tu veux me faire mendier, maudite carogne!…
—Vous ne mendierez pas, dit la comtesse que ces imprécations sauvages faisaient pâlir. Soyez tranquille. Dès demain j'enverrai des ordres…
—Pour qu'on me reçoive dans votre hôpital, fit le vieillard, la gorge serrée. Merci, madame, cela vaut mieux que rien. J'aurai le temps de prier Dieu toute la journée et je sais déjà un nom qu'il entendra souvent.
—Le mien, j'espère? demanda Thérèse qui se défiait de la ferveur de ce chrétien mal converti.