—Non, madame: celui de Saturnin.
Le bateau venait de toucher la rive gauche. La comtesse découragée n'essaya pas de rappeler le vieillard au précepte du pardon, sentant bien qu'elle y perdrait sa peine.
Toujours cette lamentable différence entre ce qui devrait être et ce qui est!
Précédée du garde qui portait une lanterne, elle gagna la station du chemin de fer et, bientôt après, le train l'emportait vers Paris, encore plus étourdie que fatiguée des incidents qu'elle traversait depuis vingt-quatre heures. Elle voulut dormir et, pour se calmer, elle se dit qu'après tout elle avait gagné la bataille. Elle se figura le soulagement qu'avait éprouvé son mari en lisant sa dépêche, la joie qui l'attendait elle-même au retour, dans quelques heures. Une pensée, pendant la moitié de la nuit, la tint éveillée:
—Maintenant, que va devenir Fortunat? Je ne peux pas le recueillir, lui!…
Le lendemain, dans la matinée, elle était auprès d'Albert, ne pouvant croire que cette première séparation de leur vie conjugale avait duré à peine deux jours. Comme un lieutenant qui fait son rapport, elle raconta par le menu son expédition, attendant, pour sa peine et son succès, la récompense d'un rayon de joie dans les chers yeux. Mais, à mesure qu'elle poursuivait son récit, le visage du convalescent prenait une expression plus soucieuse. Péniblement surprise, elle regarda son mari qui se détournait d'un air farouche.
—N'es-tu pas content de ta femme? dit-elle en lui prenant les mains.
Regrettes-tu de m'avoir laissé partir?
—Ah! gronda Sénac, toujours ce jeune homme! Tu parles de lui, maintenant, comme d'un sauveur!
Pour toute réponse elle serra sur son cœur la tête du convalescent avec une sorte de pitié tendre. Et tandis qu'elle le rassurait par de chaudes paroles, par des baisers—plus maternels que ceux qu'elle aurait donnés jadis—elle retenait des larmes amères, comprenant cet involontaire talion qu'elle infligeait à son tour: la jalousie.