XV
Depuis plusieurs semaines, le père Signol avait un successeur à la maison du bac; mais, soit à cause de l'esprit d'indépendance qui le distinguait, soit pour ne pas s'éloigner, même de trois cents mètres, du Rhône, son «père nourricier», il avait refusé l'asile offert par la comtesse dans son hôpital. On se doute bien, d'ailleurs, que le brave homme n'y avait rien perdu, et, selon toute probabilité, ce n'était pas avec ses seuls moyens qu'il s'était installé et qu'il vivait assez doucement dans une chaumière au bord de l'eau, à quelque distance du village, en aval du bac.
Fortunat l'y avait suivi, à l'inexprimable colère de Saturnin, frustré d'une partie de sa vengeance par cette cohabitation nouvelle. Le jeune homme semblait prendre à son installation un intérêt et un plaisir tout particuliers. Aussi bien, pour une cause que l'on va voir, l'existence pour lui n'était plus la même. En peu de jours, vêtu comme un ouvrier, il avait blanchi les murailles de la petite maison, repeint les fenêtres et la porte, réparé la palissade. L'intérieur se garnissait d'un mobilier simple mais suffisant. Le jardinet s'emplissait de fleurs et de légumes, et, devant la barrière, des poules picoraient sur le chemin de halage le grain tombé du bât du meunier.
Parfois, à la nuit tombante, une femme venant du village par des sentes détournées se glissait dans l'humble logis, après s'être assurée que personne ne l'épiait. C'était la mère de Fortunat, jadis plus ardente que son mari lui-même dans sa rancune contre les Sénac, à ce point que la conduite de son fils l'avait révoltée comme une défection honteuse. Mais, avec le temps, cette première flamme de la haine s'était assoupie dans le cœur de la vieille Corse, ou plutôt le sentiment maternel avait, repris le dessus. Alors elle avait tâché d'adoucir son mari: vains efforts! Peut-être Cadaroux, livré à lui-même, se fût-il calmé, surtout avant l'époque où l'on put croire que ses machinations le conduiraient à la fortune. Malheureusement, il avait près de lui, dans la personne de sa fille Reine, le démon de la discorde! Lætitia comprit bientôt que la réconciliation qu'elle désirait à cette heure était impossible. En même temps, cette mère infortunée se vit menacée dans la vie de son fils comme elle était déjà frappée dans sa tendresse. Une ou deux fois, se cachant comme une coupable, elle était parvenue à l'apercevoir, et, sur ce visage amaigri, dévoré par un mal dont elle ne soupçonnait pas la cause la plus douloureuse, elle avait lu des prédictions sinistres.
Quand le jeune homme, enveloppé dans la vengeance qui frappait le vieux batelier, dut chercher un autre asile, sa mère, dans une entrevue soigneusement dissimulée, le conjura, les larmes aux yeux, de revenir au toit paternel. Mais Fortunat ne lui répondit que par le serment de ne jamais rentrer dans une maison souillée par la plus horrible injustice, à moins que le désistement de son père ne vînt mettre un terme aux indignités déjà commises. Hélas! le procès marchait trop bien pour qu'il pût être question de ne pas en presser l'issue.
Alors la pauvre mère n'eut plus qu'un désir: apporter dans l'exil de son fils tout l'adoucissement possible. Quand le vieux Signol, grâce à la générosité de la comtesse, eut loué la petite chaumière des bords du Rhône, Lætitia vint visiter la masure. Avec des peines infinies, elle fit accepter à son fils, pour rendre cet abri moins sordide, les quelques louis qu'elle avait pu soustraire à la comptabilité méticuleuse de son seigneur et maître. De cette façon, le vieux batelier et celui qu'il appelait toujours son pensionnaire furent logés décemment, grâce à un fonds commun provenant des deux sources le moins faites en apparence pour se confondre.
Chose encore plus inattendue! la vieille Corse en vint assez vite à se prendre pour Thérèse de Sénac d'une passion véritable, sans se douter que ce sentiment pénétrait en elle comme un reflet. Fortunat, qui avait aimé tendrement sa mère quand il était relativement heureux, se mit à l'adorer quand il retrouva, dans ce cœur rude mais sincère, le seul écho qui pût répondre au sien. Elle eut enfin part à ses confidences. Il lui conta sa rencontre avec Thérèse, au bord du Rhône, presque à l'aube du jour, quand la vaillante châtelaine était venue défendre l'honneur de son toit. L'âme passionnée de cette femme de soixante ans, dont les cheveux restaient noirs comme l'ébène, s'exaltait à ces récits dont elle s'augmentait encore le romanesque attrait. Quoi! elle avait pu haïr cette belle comtesse qui traitait Fortunat comme un ami, comme un frère; qui lui confiait son intérêt, son estime, sa personne, sa réputation elle-même!… C'était un culte véritable qu'elle avait à cette heure, elle aussi, pour cette ennemie d'hier, et, plus d'une fois, elle s'était demandé si «l'enfant» n'éprouvait pas autre chose encore que du dévouement pour la grande dame.
Mais Fortunat trompait sa mère de son mieux, en ne la laissant lire que sur une des faces de son cœur.
Un matin, Reine Cadaroux eut une lettre de son père, qui était à Paris depuis plusieurs jours afin d'assister au jugement. Le Bouscatié racontait son triomphe en quelques lignes terminées par cette plaisanterie sinistre: «J'ai idée, cette fois, qu'ils peuvent accorder les violons pour la danse.» En attendant mieux, ce fut Reine elle-même qui se mit à danser, tant elle était joyeuse. Puis, allant à la fenêtre, elle envoya, suprême insulte! un baiser vers la Tour, en disant:
—A bientôt, ma belle! Mère, vous ne riez pas en songeant à la figure que nos châtelains font en ce moment?