«Madame, les journaux vous ont appris l'affreuse catastrophe; mais ils n'ont pu vous dire qu'une faible partie du drame qui hantera jusqu'au dernier jour mes oreilles et mes yeux. Dans quelque temps, ma pauvre mère vous fera ce récit. Madame, soyez bonne pour elle…
»Pardonnez-nous; l'expiation est suffisante. Pour vous, désormais, l'orage est passé. Un peu de cendres encore chaudes au fond de l'âtre où des papiers maudits achèvent de brûler, voilà tout ce qui reste de vos angoisses—permettez-moi de dire de nos angoisses passées.
»Revenez bien vite à Sénac, chez vous, parmi vos malades et vos pauvres. Le vieux Signol a repris ses fonctions que nul n'ose plus remplir. Encore une fois il vous fera passer le Rhône dans son bateau. Encore une fois vous gravirez la pente des allées, si odorantes, si fleuries aujourd'hui!
»Encore une fois vous monterez sur la vieille tour; mais, quand vous serez sur le sommet, ne regardez pas du côté de la ville: aucun danger ne vous y menace plus. Tournez les yeux vers le Levant, dans la direction des montagnes qui cachent la Grande-Chartreuse. Que vos prières aillent retrouver là, sous les grands sapins toujours verts, le dernier rejeton d'une race malheureuse qui fut l'ennemie de la vôtre et qui va finir dans le silence, mais non pas—vous le savez—dans la rancune et dans la haine qui durèrent trop longtemps!
»Soyez toujours heureuse, madame! Vous avez vaincu le malheur et vous méritiez de le vaincre. N'oubliez pas celui qui fut pour vous un humble et dévoué serviteur.
»FORTUNAT CADAROUX.»
XVII
Les Sénac sont fixés dans leur château. Selon toute apparence, Paris ne les reverra qu'en des apparitions assez courtes. Ceux qui les approchent, plus nombreux qu'autrefois, les trouvent changés; non pas plus dédaigneux de l'idéal, non pas moins fiers de leur race, non pas moins absorbés dans leur tendresse réciproque et dans leur pitié pour ceux qui souffrent, mais plus indulgents, plus résignés à la réalité médiocre, en quelque sorte plus humains. Le soin des malades et des pauvres, les relations avec les voisins, la conduite d'un domaine constamment amélioré dans l'intérêt de tous, occupent leurs moindres loisirs. Cependant, si affairée qu'elle puisse être, la comtesse est montée chaque jour, pendant bien des mois, aux vieux créneaux de la plate-forme où, son beau visage tourné vers l'Orient, elle prie pour le jeune chartreux qu'elle n'a point oublié. Plus d'une fois elle a fait en sorte d'avoir de ses nouvelles. On lui a dit qu'il serait devenu un saint moine—s'il avait le temps. Mais ses jours sont comptés. C'est à lui, à lui d'abord, que la fosse toujours ouverte sous le grand crucifix du cimetière semble adresser la solennelle admonestation. Il le sait; il en est heureux; déjà il se repose. Il n'attend, il n'espère, il ne craint plus rien ici-bas, ce mourant, déjà mort au monde. Il ne sait pas, surtout, il ne saura jamais, que, du fond de son cloître, il a rendu Albert jaloux, sans que Thérèse, durant des mois, en eût soupçon. Peut-être que, pour la première et la dernière fois de sa vie, Albert n'eut pas tout à fait tort d'être jaloux…
Un matin la comtesse, du haut de son observatoire, aperçut son mari qui marchait à grands pas sous une charmille, et, croyant n'être pas vu, jetait souvent vers les créneaux où flottait la robe de sa femme des regards chargés de tristesse. Frappée d'une idée subite, instruite, hélas! par l'expérience, elle descendit les marches et courut au promeneur, qui fut d'abord étonné de sentir dans ses bras celle qu'il croyait à la Grande-Chartreuse.
—Mais sois donc heureux! dit-elle. Que peux-tu craindre? Que te manque-t-il?