—Tiens! répondit Sénac, chacune de ces pierres, chacun de ces arbres me fera toujours souvenir que tu serais aujourd'hui loin de cette demeure, sans un autre homme. C'est lui qui te l'a donnée, en quelque sorte; ce n'est pas moi. Qui m'aurait dit qu'un inconnu prendrait une telle place dans ta vie?

—Eût-il sauvé cette vie cent fois, qu'importe? C'est toi que j'aime et pour qui je suis prête à mourir! Oh! mon ami, ne trouves-tu pas qu'il est temps de nous humilier devant l'ironie des calculs de notre sagesse? Tout ce qui n'est pas nous-mêmes a trompé notre attente. La richesse que nous pensions avoir a failli devenir pauvreté. Par notre amour nous nous sommes causé mutuellement beaucoup de souffrance. Le monde que nous méprisions, que nous méprisons encore, s'est vengé de son mieux; nos amis nous ont mal conseillés; c'est un ennemi qui nous a sauvé. Enfin, c'est le fils d'un athée, le descendant des abatteurs de croix qui renonce au monde et qui nous y laisse, nous les enfants des croyants et des justes! Ah! cher, soyons très humbles, très simples, très reconnaissants de ce qui nous est donné: faisons, pensons ce que font et pensent les autres, j'entends ceux qui sont bons, qui s'aiment, et qui sont heureux.

Amen! dit Albert en baisant les lèvres qui venaient de prononcer des paroles si sages.

Néanmoins il sentait toujours un vague déplaisir quand Thérèse, fidèle à sa reconnaissance, allait saluer au loin les cimes bleues des montagnes de l'Isère; mais jamais plus il ne laissa entendre une parole pour blâmer ces visites au sommet de la tour, ni pour les rendre plus rares. Et cependant, comme des mois s'étaient passés, elles se firent moins fréquentes; puis, pour la jeune femme alourdie, l'escalier aux rudes marches devint un chemin trop pénible. Thérèse de Sénac, cette fois, avait perdu ces ailes qui faisaient gémir la Révérende Mère de Chavornay, dont les cierges brûlaient toujours dans la chapelle.

Et lorsqu'un jour la sainte religieuse apprit la naissance d'Esther-Fortunée-Christiane de Sénac, dont elle était la marraine dignement suppléée par Kathleen Crowe, elle écrivit à sa nièce, d'une main qui commençait à trembler sous le poids de l'âge:

«Chère enfant, vous savez maintenant quelle grâce je demandais pour vous au bon Dieu. Désormais je ne suis plus inquiète. Il peut m'appeler quand il voudra. L'ange qu'il vous a donné vous apprendra enfin l'art d'être heureuse en ce monde.»

FIN

End of Project Gutenberg's Plus fort que la haine, by Léon de Tinseau