La Révérende Mère de Chavornay, avec le tact et l'intelligence qu'elle mettait en toutes choses, continuait à veiller discrètement sur son neveu, sachant que c'était le meilleur moyen de veiller sur sa nièce. Un jour, elle écrivit une longue lettre pour inviter le jeune gentilhomme à prendre, ou tout au moins à préparer sa place parmi les personnages politiques de son pays. En dehors du devoir qu'elle évoquait sans exagérer l'enthousiasme, elle s'avouait préoccupée du péril funeste de l'oisiveté, trop complète depuis que les travaux de Sénac étaient à leur terme.
«Pour l'homme en général, l'oisiveté est la mère de tous les vices, concluait la sage religieuse. Pour un mari, c'est la mère de tous les dangers.»
Mais la politique, surtout celle d'aujourd'hui, froissait toutes les aspirations de ce rêveur idéaliste.
—Votre tante n'y songe pas, dit-il à sa femme. Quoi! il me faudrait courir les cabarets et flagorner les électeurs comme un simple Cadaroux! Et, quand ils m'auraient donné leurs voix,—s'ils daignent me les donner,—j'accepterais leur argent pour travailler à leur bonheur! Grand merci! D'ailleurs je n'ai pas le temps, et madame de Chavornay me fait rire quand elle s'imagine que je suis oisif. Il n'est pas sur la terre d'homme plus occupé que moi. J'ai la plus grande et la plus chère des tâches: celle de votre bonheur. J'y mets ma gloire et mon ambition. Et si j'apprenais demain qu'il existe une autre femme plus heureuse que vous, je retournerais aux Grandes Indes pour y cacher ma honte.
—Allez! vous pouvez brûler votre vaisseau! répondit Thérèse, la main dans celle de son mari.
Cependant la première année de leur mariage touchait à sa fin. Le vieux château éveillé de sa longue léthargie, habilement complété, discrètement pourvu de toutes les commodités, de toutes les élégances modernes, pouvait passer pour le type de l'habitation d'une grande dame française à la fin du XIXe siècle. Thérèse n'avait eu garde d'y faire entrer ni un meuble, ni un bibelot nouveau; mais elle avait tiré si bon parti des richesses découvertes dans ces vieux murs, qu'on aurait dit qu'elle les avait multipliées. Si elle avait eu besoin d'une récompense, elle l'aurait trouvée dans l'enthousiasme de son mari, gagné chaque jour d'une passion de plus en plus grande pour cette demeure qui portait son nom, qui résumait des siècles de souvenirs et qu'il aimait, surtout, parce qu'il la tenait en quelque sorte des mains de sa femme bien-aimée.
Il aurait de bon cœur passé sa vie tout entière dans ce séjour où le monde n'entrait qu'à certaines heures, comme ces troupes de comédiens choisis qu'un amoureux appelle de temps en temps, pour faire sourire sa maîtresse. Et cependant, vers le commencement de l'hiver, il parla, non sans un soupir, de la nécessité de retourner à Paris dans quelques semaines.
—Pourquoi faire? demanda la comtesse. Vous n'allez pas, j'imagine, me présenter à la cour?
—Non, répondit Albert en posant les lèvres sur la main de sa femme; car c'est vous, précisément, qui serez la reine.
—Ah! cher, je me contente du royaume de Sénac, où la restauration s'est opérée, en somme, assez facilement. Mais retourner là-bas! Quitter le nid où nous sommes heureux, où rien ne nous manque, pour ce vieil hôtel fermé depuis si longtemps!…