—Craignez-vous que les araignées de Paris n'aient la vie plus dure que celles de Sénac?
—Ce sont plutôt les mouches qui me font peur, les odieuses mouches mondaines qui viendront se poser sur notre bonheur et en troubler le rêve.
—Un rêve? Le vilain mot! Quand je m'imagine que tu m'aimes, c'est donc un songe creux? Demande-moi pardon!
Le pardon demandé par un regard et donné par un baiser, Sénac reprit:
—Moi aussi, je déteste les mouches; mais j'ai appris qu'elles sont peu à craindre dans l'air des lieux élevés. Est-ce que nous ne vivons pas au-dessus des petitesses humaines, sur un sommet? Écoute. Nous n'avons pas plus le droit de laisser en friche une partie de notre héritage moral que de permettre à la ronce d'envahir un de nos champs, ou à nos voisins de s'en emparer. Ceux qui naîtront de nous pourraient nous faire le reproche de les avoir amoindris. Et d'ailleurs, penses-tu être moins utile en donnant le bon exemple aux Parisiennes de ton monde qu'en soignant la fièvre des paysannes d'ici?
A ces arguments d'ordre supérieur, il en joignit d'autres plus particuliers qu'il ne supposait pas devoir être les moins efficaces: l'hôtel du quai d'Orsay, précieuse relique du passé, qui réclamait la descendante de ses nobles possesseurs; la Révérende Mère de Chavornay qui n'avait pas vu sa nièce depuis un an. Bref, jamais avocat désireux de gagner une cause ne fut plus ingénieux à la faire valoir sous toutes ses faces.
D'abord Thérèse éluda la réponse. Il était facile de voir que la perspective de quitter Sénac lui déplaisait d'une façon absolue. Mais ce qu'elle montrait moins, c'était le chagrin que lui causait Albert, en marquant lui-même la fin d'un bonheur parfait. A dater de ce moment, les grands yeux de la jeune femme prirent une expression de tristesse qu'elle s'efforçait en vain de cacher derrière les sourires d'autrefois. On la vit chaque jour parcourir la longue galerie du château, dont elle avait fait une merveille, s'enfoncer, quand son mari n'était pas là, dans les allées du parc où commençaient à s'ouvrir les bourgeons. Elle disait adieu tout bas à ces choses qu'elle aimait, qui étaient deux fois siennes.
—Hélas! nous allons partir, et c'est lui qui le veut, l'ingrat!
Il voulait partir, en effet. Chaque matin il prenait la décision d'aborder le sujet du retour à Paris et de ne point le quitter qu'une date précise ne fût arrêtée. Mais depuis qu'il s'agissait de défendre quelques jours de son bonheur, la plus loyale des créatures, la plus incapable de dissimuler, semblait avoir acquis subitement l'instinct du détour et de la ruse, tant elle se dérobait à l'entretien ou le faisait dévier avec une habile souplesse. Tout à coup, au moment où Albert, cachant dans son cœur la plus amère des angoisses, tenait conseil avec lui-même sur la meilleure façon de brusquer le dénouement, Thérèse elle-même reprit la question. En cinq minutes, le départ fut organisé à bref délai. Tout s'agita dans le château. Le comte et la comtesse rivalisaient d'ardeur, chacun de leur côté, pour venir à bout le plus vite possible des préparatifs; si bien qu'on aurait cru voir deux époux également empressés à fuir un lieu témoin de querelles sans nombre. Et cependant tous deux quittaient Sénac la mort dans le cœur, ainsi qu'ils auraient quitté le paradis terrestre, avant le péché.
Il est temps d'expliquer le secret de cette conduite étrange, ou plutôt les secrets, car Thérèse de son côté, Albert du sien, tenaient à regagner Paris, à fuir la province, pour des motifs qu'ils se cachaient soigneusement. Ainsi, au bout d'un an de mariage, entre ces deux êtres qu'unissait toujours la tendresse la plus ardente, déjà cette ombre se dressait, invisible aux yeux du monde:—un double secret.