—Ce jeune homme a dû souffrir quelque grande peine de cœur, soupira la sentimentale et compatissante Kathleen.
—Ma chère Mrs Crowe, reprit Thérèse avec une sorte de dureté, vous n'avez donc pas lu Gœthe? N'en déplaise à votre jeune monsieur, son seul mérite est celui d'un traducteur. Quant à moi, cette violette larmoyante m'a toujours exaspérée. Fallait-il pas que la reine s'enfermât dans sa chambre pour ne point risquer de mettre le pied sur une fleur?
—Non, répliqua l'Irlandaise en ouvrant ses grands yeux toujours jeunes malgré les ans. Mais si, du moins, la reine avait dit: «Pauvre violette!»
—Ma chère amie, conclut Albert en se tournant vers sa femme, vous devenez d'un positif à faire frémir. Voulez-vous savoir ce que vous auriez fait à la place de la demoiselle de Gœthe? Vous auriez cueilli la violette… pour en faire de l'infusion à vos malades.
La comtesse ne répondit rien à cette plaisanterie, mais elle tourna sur son mari des yeux où se lisait un reproche.
Un jour, Thérèse descendit les allées de son parc, ouvrit la porte qui conduisait au Rhône, et se dirigea vers la maison du passeur. Elle était seule, ayant besoin de parler au vieillard en confidence. Il s'agissait d'obtenir qu'il fît ses Pâques, dont le temps approchait. Depuis trente ans, les curés qui se succédaient dans la paroisse avaient échoué dans cette difficile entreprise. Mais la comtesse avait des moyens de conversion qui n'étaient pas à la portée de tout le monde. Après avoir inutilement employé les menaces de l'enfer et les espérances du paradis, elle avait essayé de promesses moins éloignées et plus terrestres, mais en vain.
—Madame la comtesse, disait Signol, je n'ai besoin de rien et je suis parfaitement heureux, sauf quand une crue subite fait monter le Rhône. Mais, à cela, vous ne connaissez point de remède, ni les curés non plus.
Néanmoins, ce philosophe avait une faiblesse: la passion des portraits. Les murs de son réduit étaient tapissés d'illustrations militaires, politiques ou religieuses; le genre n'y faisait rien. Tenté par cette occasion unique d'enrichir sa collection d'une pièce rare, le bonhomme s'avisa de demander le portrait de Thérèse, contre la promesse d'un retour à Dieu sincère et édifiant. La comtesse l'avait pris au mot, et, ce jour-là, elle apportait sa photographie. L'engagement ratifié, elle se levait pour partir, d'autant que le passeur, hélé par un client, venait de sauter dans sa barque.
En ce moment elle s'aperçut que Fortunat, caché derrière un berceau de vigne, avait assisté à l'entretien. Sans rien témoigner de son ennui, elle se hâtait de franchir les deux ou trois cents pas qui la séparaient de la petite porte, mais le jeune homme n'eut pas de peine à la rejoindre. Tête nue, fou de passion, pâle d'angoisse, car il comprenait vaguement l'énormité qu'il allait commettre, essayant pour l'atténuer de donner à ses paroles l'aisance légère d'un madrigal décoché à une jolie femme qui passe, il balbutia:
—Pour le même prix, madame, si vous voulez, je ferai ce que va faire le vieux Signol.