Thérèse s'arrêta; ses sourcils se froncèrent; ses joues se couvrirent d'une rougeur ardente; ses yeux où resplendissaient l'honneur et la noblesse enveloppèrent durant une seconde l'audacieux, qui tremblait ainsi que les feuilles déjà naissantes des saules.
—Monsieur, dit-elle, je vous félicite. En une seule phrase vous venez d'insulter Dieu et une femme.
Sans attendre la réponse, elle reprenait sa route. Derrière elle, une exclamation étouffée de désespoir se fit entendre et l'obligea de se retourner. Fortunat, debout au milieu du chemin, les doigts crispés dans ses cheveux, semblait en proie au trouble le plus effrayant. Tout à coup, relevant la tête, il aperçut la comtesse arrêtée, interdite, à quelques pas. Sans avancer davantage, il dit:
—Madame, je vous prie de vouloir bien accorder votre pardon à un pauvre insensé, à moins qu'il ne vous plaise d'assister à ma mort.
Il considérait avec les yeux d'un fou le Rhône grondant à quelques toises. La comtesse, horriblement effrayée, n'osait parler et craignait de causer une catastrophe en se taisant, car ce visage, exalté par une passion désespérée, ne ressemblait à rien de ce qu'elle avait vu.
—Madame, continua-t-il d'une voix éteinte, vous ne me comprenez pas. Hélas! je ne me comprends pas moi-même. Qu'ai-je dit? Je n'en sais plus rien. Mes paroles vous ont offensée? Oubliez-les, madame, car j'avais dépensé toute ma force et toute ma raison à contenir un autre mot que j'avais sur les lèvres. Celui-là, vous ne me l'auriez jamais pardonné, je le vois bien maintenant.
—Je vous pardonne, monsieur, dit gravement Thérèse. Mais, de grâce, épargnez-moi.
Fortunat joignit les mains et les approcha de ses lèvres qui s'agitaient sans proférer un son, tandis que ses yeux dévoraient la comtesse toujours immobile. Tout à coup il s'enfuit en courant, sans se retourner.
Alors elle reprit sa marche d'un pas précipité, et ce fut seulement après que la porte du parc se fut refermée qu'elle respira librement. Elle eut quelque peine à remonter la pente rapide, tant la frayeur avait paralysé ses forces; mais elle n'avait rien perdu de la lucidité de son esprit. Prévenir son mari? C'était amener probablement des complications terribles.
—Non, songea-t-elle. Puisque lui-même me pousse à partir, le plus simple est de céder. Quelques mois d'absence arrangeront tout et me délivreront de ce fléau vivant. Le malheureux! il ne croit à rien!