—Comment ne serais-je pas heureuse? Que me manque-t-il? J'ai la grâce de Dieu, l'amour inaltéré de mon mari, la fortune qui me permet de faire du bien, la santé… Certes, quand ma tante me demandera si je suis heureuse, il me sera facile de la satisfaire.
Là-dessus, madame de Chavornay fit son entrée. Elle prit sa nièce par les deux mains, la tourna vers la fenêtre, l'examina de ses grands yeux, l'embrassa au front et lui dit:
—Ma chère enfant, je suis ravie de vous voir. Je ne vous attendais pas si tôt.
Il n'y avait dans la phrase ni interrogation ni reproche. Pourtant la jeune femme rougit, car elle-même comptait bien, avant les troubles récents de sa vie, oublier Paris longtemps encore. Elle fut sur le point de dire quel ennui fâcheux rendait inhabitable, pour un moment, sa chère solitude; mais un tendre scrupule ferma sa bouche. Puisqu'elle était obligée d'avoir un secret pour son mari, du moins nul être humain ne l'entendrait, pas même sa tante.
—J'aurais voulu, dit-elle, passer la vie entière comme nous étions. Mais Albert prétend que toute situation a ses devoirs parmi lesquels on ne peut choisir ceux qui plaisent, pour en écarter d'autres moins doux.
—Ma chère enfant, rien n'est plus vrai. Nous ne devons pas, si vous avez bonne mémoire, mettre la lumière sous le boisseau. Jusqu'ici, vous avez instruit des marmots qui ne demandaient qu'à apprendre, et médicamenté leurs papas qui ne demandaient qu'à guérir. Maintenant, vous allez faire briller le flambeau de votre honneur et de votre foi parmi des gens qui souffleront dessus. Tous les quatre ou cinq ans, je découvre une femme du monde selon le cœur de Dieu et de son mari, telle que vous voulez être, en un mot, faisant du bien aux autres (vous verrez quelles aumônes vous aurez occasion de répandre sur de plus riches que vous), préservant son bonheur, élevant bien ses enfants. Quand je rencontre ce phénomène de la grâce divine, je bénis le ciel, comme de juste… et je suis de mauvaise humeur toute la journée.
—Oh! non, ma tante!
—Mais si, ma nièce. Croyez-vous qu'il est agréable de se dire: «Depuis quarante ans, j'ai renoncé au monde et à ce qu'il a de bon,—soyez franche, il a du bon,—je me suis engoncée dans des guimpes toutes raides d'empois; j'ai obéi, ce qui est dur; commandé, ce qui l'est bien davantage, prié, médité, jeûné; je mourrai sur la paille, sans voir pleurer mes petits-enfants autour de moi. Et madame Une Telle, qui n'y a pas mis tant de façons, qui a vécu comme les autres, mais mieux que les autres, qui a été aimée, qui connaît les plus douces joies d'ici-bas, sera placée mieux que moi en paradis, car elle aura fait des choses plus difficiles! Et pendant toute l'éternité, elle me regardera de très haut, comme autrefois, à l'Opéra, je regardais de la loge de mon père les pauvres diables qui n'avaient pu se payer qu'une stalle!…» Mais voilà que je recommence mes sermons du temps jadis.
—N'oubliez pas de quelle façon vous les terminiez, dit Thérèse en s'inclinant devant sa tante.
La vénérable religieuse posa la main sur le front de sa nièce et traça du pouce une petite croix. Madame de Sénac reprit: