—Ma bonne tante, ne m'effrayez pas trop. Je sais combien ma route est plus difficile que la vôtre et, parfois, je ne puis m'empêcher d'être un peu inquiète, surtout quand je rentre ici.
—Seulement «un peu inquiète»? fit la religieuse en souriant. Alors tout va bien. Si vous saviez, ma chère petite,—sa voix devint plus grave,—le nombre des jeunes mariées que j'ai vues pleurer et se tordre les mains à cette place, en me disant: «Oh! madame, si vous pouviez me garder toujours, faire de moi, pour le reste de ma vie, l'une de ces humbles sœurs converses qui frottent les parquets et lavent les corridors!»
—Est-ce possible? soupira Thérèse. Hélas! que pouvez-vous leur répondre?
—Voilà le difficile! Je ne leur réponds rien; je les prends sous le bras; je les mène à l'église; elles pleurent; elles prient; elles s'essuient les yeux; elles s'en vont. Généralement, elles reviennent une ou deux fois; elles pleurent encore, mais elles ne prient plus. Ensuite, c'est fini; je ne les revois jamais. Le monde, à sa manière, les a consolées. Et maintenant, parlons de vous, de votre mari, de Kathleen Crowe.
Pendant une heure, la religieuse écouta les récits de la jeune femme. Quand il fallut se séparer:
—Mon enfant, dit madame de Chavornay, vous êtes une généreuse et loyale créature. Mais, pour faire sa route ici-bas, des pieds solides valent mieux que des ailes. N'abusez pas de l'idéal, car, si c'est le moyen le moins usité d'être malheureux, ce n'est pas le moins sûr. Et il faut être heureux, quoi qu'on en dise, pour donner le bonheur aux autres.
Cependant, l'arrivée du jeune ménage et son installation à l'hôtel du quai d'Orsay, fermé ou assombri depuis si longtemps, faisaient événement sur la rive gauche. Le bruit avait couru, en effet, que les Sénac s'enterraient dans leur habitation du Languedoc, pour y filer le parfait amour à perpétuité, c'est-à-dire en tablant sur le plus long, pour deux ou trois ans. Car, comme disait le baron de Javerlhac, le mot «perpétuité» n'a son emploi véritable que dans les concessions des cimetières. Il ajoutait volontiers, quand il était question d'Albert et de sa femme devant lui:
—Écoutez bien mes paroles: madame de Sénac a aujourd'hui vingt-sept ans. Nous la verrons reparaître un peu avant la trentaine, ayant de la province et de son mari par-dessus les yeux. Elle sera mère de deux marmots et sentira le besoin d'un air moins… fertile. Comme elle sera dans toute la fraîcheur de sa beauté, elle n'attirera l'attention de personne; mais, à sa première ride, on s'avisera qu'elle vaut la peine d'être regardée. A la seconde, les journaux parleront d'elle, en disant: «la belle madame de Sénac.» A la troisième, elle passera capitaine d'une compagnie dont Albert sera le porte-drapeau. Car, chez nous, les rides sont aux joues des femmes ce que les galons sont à la manche des officiers. Trouvez-vous que j'ai tort?
L'expérience du baron eut tort cette fois. Thérèse reparaissait au bout d'une année, sans aucune ride, sans le moindre marmot, si peu rassasiée, à la voir et à l'entendre, de la campagne et de son mari, qu'on avait envie de lui demander: «Mais alors, qu'êtes-vous venue faire parmi nous?»
Personne, toutefois, ne lui posa la question; elle imposait aux moins timides. Ce n'était pas qu'elle usât de son esprit afin de rabrouer les gens de ces réponses cinglantes, un peu brutales, que certaines jeunes femmes d'aujourd'hui lâchent sur vous avec une précision délicieuse, pour peu que vous leur en fournissiez l'occasion. Mais elle avait dans le regard clair de ses yeux bleus ces étonnements qui valent toutes les rebuffades du monde. Au surplus, grâce au couvent, au voyage d'Égypte et à la vieille tour des bords du Rhône, cette jeune femme n'avait pas recruté l'entourage ordinaire des amis qui disent tout et des amies à qui l'on ne cache rien, engeance également funeste au bonheur des maris. Le monde, que ce retour étonnait, en fut donc pour sa curiosité. Les Sénac, décidément, ne faisaient rien comme les autres.