A peine leurs malles vidées, ils abattirent courageusement trois cents visites, cinquante par eux-mêmes, le reste par les soins de leur coupé et de leurs chevaux. C'était fort peu pour des gens de leur position mondaine, mais ils ne comptaient pas se montrer plus prodigues de relations à Paris qu'à la campagne. En même temps, leur installation se faisait avec peu de bruit et beaucoup de rapidité, au contraire de ce qui se passe d'habitude en pareil cas; mais il faut dire que l'hôtel ne manquait ni d'un rideau ni d'un tapis. Les voitures, les chevaux, les domestiques sortirent de terre, le tout payé bon prix, mais excellent. Chaque semaine, la comtesse donnait à dîner, et, sans affectation apparente, faisait son choix dans la crème de la crème. Par contre, elle acceptait assez difficilement de dîner chez les autres. Elle eut sa quinzaine à l'Opéra, et l'on devait montrer patte blanche pour pénétrer dans sa loge, dont Sénac faisait les honneurs, sans avoir l'air de se douter du ridicule de son assiduité conjugale. D'ailleurs on les voyait toujours ensemble—quand on les voyait. Bien souvent Thérèse ne pouvait s'empêcher de rougir à cette question:
—Ma chère, que faites-vous ce soir?
L'heureux Albert, plus ferré que sa femme sur l'art de mentir, inventait un alibi sans broncher, et leur petit salon réservé du premier étage cachait ce soir-là deux amoureux derrière ses rideaux bien tirés, pendant que le monde croyait le couple occupé à dîner en ville ou à courir les théâtres!
Sénac passa bientôt pour le type du jaloux, sous prétexte qu'il proscrivait impitoyablement les ventes de charité, les courses, les promenades aux foires et autres cohues où le public le plus profane peut vérifier, soit par les yeux soit autrement, si telle duchesse a le chagrin d'être maigre ou le bonheur d'être potelée.
Quelques jeunes femmes commencèrent à plaisanter Thérèse à propos de son Othello de mari, bien qu'elle inspirât à la plupart de ses amies—dans le sens mondain du mot—une sorte de réserve qui ressemblait à de l'intimidation. La vérité est qu'elle-même ne savait guère de quoi causer quand elle se trouvait en contact avec ces personnes, à coup sûr honnêtes, distinguées, parfois même pieuses, mais qui n'attachaient pas tout à fait le même sens aux mots distinction, honnêteté et piété. Ce fut bien autre chose quand madame de Sénac connut mieux les histoires de certaines de ces dames, non par Albert qui ne croyait pas qu'il fût de son intérêt de scandaliser sa femme, mais par ses relations féminines, qui se mitraillaient réciproquement, avec cette absence d'esprit de corps sans laquelle ce sexe aurait, depuis longtemps, réduit le nôtre en complète servitude. Les femmes âgées ne furent pas longues à lui désigner celles de ses contemporaines qui vivaient dans le péché. Les jeunes ripostèrent en lui faisant un cours d'histoire ancienne qui n'était pas de l'histoire sainte. Après quelques décharges bien nourries de ce feu croisé, il resta beaucoup de réputations sur le champ de bataille, et la pauvre Thérèse se sentit frémir en voyant qu'elle allait passer sa vie au milieu des morts et des blessés, elle qui croyait vivre toujours dans une oasis privilégiée de paix et d'innocence.
Bientôt un groupement nouveau se dessina. Les femmes âgées entourèrent madame de Sénac, qu'elles voyaient en état de suspicion à l'égard des jeunes; celles-ci donnèrent leur sympathie au comte, jugeant que Thérèse devait être ennuyeuse, du moment qu'elle n'était pas amusante à leur façon. Bientôt l'on sut que la comtesse de Castelbouc, née la Hort-Dieu, ce dont elle était assez fière, avait pris Thérèse sous sa protection spéciale. C'était une personne déjà mûre, considérée comme une des autorités du Faubourg, invariablement citée en réponse aux bourgeoises à prétentions académiques, lorsque ces dames plaignaient la haute aristocratie d'ignorer le véritable esprit. Madame de Castelbouc en avait à revendre; ses «mots» étaient terribles parce qu'ils étaient déconcertants de vérité; quelques-uns resteront célèbres. Parfois ses intimes, avec la précaution qu'on met à caresser un chat, lui faisaient entendre que d'aucuns la trouvaient un peu méchante.
—Plaignez-vous! répondait-elle. Je me sers des indifférents pour amuser mes amis!
C'eût été fort bien—pour les amis—si cette redoutable personne n'eût imité certains catholiques de la Saint-Barthélémy, dont les arquebusades se trompèrent d'adresse, ainsi qu'on sait. Elle avait été l'une des plus acharnées à blâmer le mariage de Thérèse au début. Mais on l'eût fait tomber de son haut en lui rappelant ses erreurs passées. Elle avait ce don précieux, que possèdent certaines femmes méchantes, de se faire pardonner ses coups de griffe à force de les oublier. Ses haines étaient ardentes et lui inspiraient ses mots les plus meurtriers. Aussi le baron de Javerlhac lui avait répondu, un jour qu'elle parlait de «ses ennemis» en sa présence:
—Vos ennemis! chère madame, je suis sûr que vous n'en avez plus. Vous devez être comme le maréchal Narvaëz qui cherchait en vain les siens à l'article de la mort, pour leur pardonner. Jamais il ne put en trouver un seul. Ils étaient tous fusillés depuis beau temps!
Par une raison analogue, c'était une amie désirable. Quand elle était dans un salon, ses protégés pouvaient aller prendre l'air sans craindre que l'on touchât à leurs personnes. Prévenante, émue, raffinée en affection à ses heures, elle avait tout à coup dans les yeux des éclairs de tendresse qui surprenaient sur un visage un peu mâle. Thérèse prit bientôt du goût pour cette femme supérieure, sans s'apercevoir que madame de Castelbouc avait le tort de l'encourager dans son exclusivisme déjà trop grand à l'égard du monde. Mais malgré tout, un seul être conservait sur elle une complète influence: son mari.