Ce dernier, de son côté, avait sa favorite—en tout bien tout honneur—et cette favorite était une parente. À dire le vrai, la parenté s'était un peu relâchée, car, depuis dix ans, le marquis de Boisboucher, mari de la dame en question et cousin de Sénac, avait pris le large après une période assez courte de communauté, sinon de félicité conjugale. Sur la cause véritable de cette rupture consacrée par les tribunaux, sans débat, comme il convient entre gens bien élevés, les opinions variaient selon qu'on entendait les hommes ou les femmes. Les premiers affirmaient que l'insensible Herma était cause de l'accident, par une froideur d'autant plus exaspérante qu'elle répondait à une passion digne d'un accueil plus doux. Mais, dans le camp opposé, on racontait, sous les plumes des éventails, qu'Armand de Boisboucher n'était rien moins qu'un monstre, échappé sans doute des forêts mythologiques, du temps où les satyres et les faunes étaient sur pied jour et nuit.
Quel que fût le crime ou le malheur du marquis, victime ou bourreau de sa femme, il n'était plus là pour se défendre, car depuis longtemps il ne quittait pas son château du Périgord, où il menait une existence de braconnier tempérée par l'ivresse. Fallait-il voir dans ce suicide moral le développement des instincts d'une brute, ou le désespoir d'un malheureux inconsolable de n'avoir pu réaliser le rêve de son amour? C'était affaire entre madame de Boisboucher et sa conscience. Quant au monde, il avait condamné, d'après sa coutume, celui des deux accusés qui ne se présentait pas, d'autant que la marquise était fort intelligente, très habile à ne pas se compromettre, tantôt sage, tantôt folle, tantôt charmeuse, tantôt touchante, grande dame le soir, artiste le matin, bonne amie quelquefois, impertinente et mal élevée à ses heures, jamais effleurée d'une ombre de passion, toujours coquette à faire trembler… mais il eût été plus court de la peindre d'un mot, en disant qu'elle était Polonaise.
Elle vivait avec sa mère, qui ne la quittait pas d'une semelle et portait de son côté un nom français, par suite de son second mariage. Un brave homme qui s'appelait M. de La Clamouse, tout simplement, avait su faire flamber d'une flamme un peu tardive les quarante ans de la princesse,—car elle avait été princesse, s'il vous plaît, avec un nom célèbre en Pologne mais impossible à prononcer en France. Il est juste d'ajouter que La Clamouse était mort peu après, enseveli dans son triomphe, réparant par un héritage très sérieux le tort qu'il avait fait à sa femme en la privant de son titre. On continuait d'ailleurs à l'appeler princesse un peu partout, sauf dans le pur Faubourg qui avait pris cette bonne femme à tic, et trouvait que c'était déjà bien assez de voir sa fille marquise. Ces deux isolées vivaient un peu à l'écart, près du bois de Boulogne, dans un hôtel assez petit, entre cour et jardin, où elles prétendaient ne recevoir personne, se disant plus pauvres qu'elles n'étaient. Toute autre que madame de Boisboucher, dans sa situation et avec ses défauts, se serait mis à dos la bonne société qui n'aime pas beaucoup plus les étrangères que les séparées. Cependant on lui passait tout, même son étiquette de fausse veuve, qu'elle drapait d'ailleurs le plus souvent dans des robes noires montant jusqu'au cou, et laissant paraître seulement un visage mat, indéchiffrable, bien qu'il fût rehaussé par des yeux superbes. Mais certains yeux éblouissent plus qu'ils n'éclairent; ceux-là étaient du nombre.
Malgré ses libertés et franchises d'enfant gâtée, Herma n'était pas toujours également bien placée dans la faveur des douairières; pour tout dire, elle était même parfois en disgrâce complète, et je ne jurerais point qu'elle ne fît un peu exprès d'y tomber, pour rendre sa vie moins monotone. L'un de ses grands crimes était de devenir tout à coup invisible, elle et «la princesse» sa mère. En vain l'on essayait successivement toutes les heures de la journée; ces dames étaient invariablement sorties, si bien sorties que leur coupé les attendait tout attelé devant leur porte, pour les conduire Dieu sait où. Et ces disparitions duraient ainsi pendant des semaines.
Alors on cherchait une aventure mystérieuse, tragique ou simplement compromettante; mais on ne trouvait pas autre chose que des cancans, éternelles variations sur ce thème: Herma voit trop d'artistes! Quelquefois on la donnait comme absolument folle d'un ténor qui, déjà fort occupé, la laissait se consumer tout à son aise. Ou bien, les rôles renversés, la capricieuse marquise avait tourné la tête d'un grand peintre, qui en perdait le boire, le manger et le sommeil. Généralement, à la suite de cette rumeur, un nouveau portrait, signé d'un nom illustre, augmentait le nombre de ceux qui montraient déjà, sur tous les panneaux du salon, l'éclair de sa tignasse fauve ou la ligne incomparable de sa nuque. Il était à remarquer, d'ailleurs, que ces chefs-d'œuvre ne se ressemblaient pas entre eux, et que pas un ne ressemblait au modèle, tant ce modèle était «merveilleusement ondoyant et divers». Le même désagrément arrivait aux bustes d'Herma. Car tout était bon à cette mangeuse de cœurs d'artistes: peintres, pastellistes, sculpteurs, musiciens. Quand elle n'avait rien de mieux, elle grignotait quelque malheureux félibre tombé du ciel de la Provence. Par-ci par là, elle daignait tourner la tête d'un homme du monde, mais rarement. Elle avait peu de goût pour les victimes engraissées dans les prairies correctes mais sans saveur du noble Faubourg. C'était un grief de plus, car tout devenait un grief contre elle, même cette insensibilité orgueilleuse,—d'aucunes disaient: suspecte,—qui l'empêchait de guérir les blessures faites par ses yeux.
Quand on avait bien boudé ces deux créatures «à l'esprit détraqué, aux nerfs perdus par la morphine», quand on s'était bien juré de les laisser indéfiniment barboter dans leur «bohème,» quand on leur avait bien dit leurs vérités, sans qu'elles pussent les entendre, fort heureusement, il survenait une occasion où l'on avait besoin d'Herma, qui, sans parler de son charme et de son esprit, jouait le Chopin comme personne, et surtout le jouait pour rien. Tantôt il fallait à tout prix rompre la glace d'une soirée d'entrevue. Tantôt il fallait flatter les préférences avérées d'une Altesse de passage à Paris. Ou bien il fallait corser les attractions d'un concert de charité. On voyait alors Herma reparaître dans toute sa gloire, avec sa mère et son mélancolique sourire de blasée avant la lettre, également inséparables de sa personne. Tous les salons des douairières, y compris les douairières elles-mêmes, retombaient à ses pieds, et sa faveur était plus grande que jamais, jusqu'à ce qu'elle commît une nouvelle frasque. Mais qu'on la mît en pénitence ou sur un piédestal, elle ne semblait pas s'en apercevoir, et cette suprême impertinence était son crime le plus impardonné.
Comme pour répondre à l'accusation souvent portée contre elle de chercher toujours ses nouveaux amis hors du monde, la marquise de Boisboucher sembla ravie de retrouver Sénac et ne parut ni trop fâchée ni particulièrement contente de le retrouver pourvu d'une femme. Elle avait une manière très douce, presque petite fille de l'appeler «mon cousin» (bien qu'il ne le fût plus guère) qui la montrait sous un jour nouveau. Elle demandait volontiers ses avis, et, chose plus extraordinaire, les suivait quelquefois, bien qu'elle se moquât sans beaucoup de gêne de l'opinion de cousines plus âgées et surtout plus proches. L'hôtel Quilliane—comme on continuait à le nommer—la voyait souvent, même sans sa mère, exception des plus rares. Là elle se mettait à l'aise, devenait simple, sensée, grande dame, plus charmante que jamais, aussi peu coquette qu'une Polonaise peut l'être. Elle entretenait rarement Albert cinq minutes hors de la présence de sa femme et, pour lui rendre justice, elle ne donnait pas même lieu de supposer qu'elle éprouvât le moindre ennui de la présence de Thérèse. Elle avait plutôt l'air de l'ignorer, un peu trop même, au gré de celle-ci. Elle entrait chez eux comme dans un moulin, que la porte fût fermée ou non. Elle disait, en manière d'excuse:
—Me voici encore. Je vous agace peut-être, mais un ménage comme le vôtre est une bénédiction pour une femme comme moi. Songez, mon cousin, que vous êtes le seul homme de Paris auquel je puisse parler dix minutes sans qu'on crie que je vais lui tourner la tête.
—Oui-da! répondait Albert en riant. Suis-je donc déjà si vieux? Ou bien la nature m'a-t-elle fait aveugle de naissance?
—Non, Dieu merci! Votre infirmité, et vous en êtes fier, tout le monde peut le voir, consiste à être le plus amoureux des époux. Tous les traits du carquois glisseraient sur votre cœur comme sur le blindage d'un navire. Ah! mon cousin, restez toujours tel que vous voilà. C'est si commode! De mon côté, je vous en préviens, je crie sur les toits que je ne sors pas de chez vous. Cela répond à toutes les accusations. Les Sénac sont de bonne famille, il me semble! On ne dira pas que je déroge en leur compagnie. Et, quand on me reprochera d'être de glace, il me sera permis de répondre: «Vous voyez que non, puisque je ne fonds pas dans cette étuve!»