—Quelle jolie époque! s'écria-t-il. Enfin, mon cher Guidon, il ne s'agit pas de me faire peur comme à un enfant. Je suis parfaitement sûr que vous me tirerez de là.

—Je l'espère de tout mon cœur, bien que nous ayons en face de nous un adversaire absolument enragé, et très retors en même temps. Qu'est-ce que c'est donc, à propos, que le sieur Cadaroux?

—Un voisin de campagne, dont le grand-père a volé le mien sous la
Révolution.

—Il paraît vous en vouloir furieusement, car je démêle autre chose que l'intérêt dans sa façon d'agir.

—Je crois qu'il en veut surtout à son aïeul, de nous avoir volés moins définitivement qu'il n'aurait pu le faire. Quant à moi, mon crime est sans doute de n'avoir pas conduit madame de Sénac en visite dans cette maison, fruit de nos économies.

—Heu! heu! si l'on y regardait toujours d'aussi près… Ce brave homme est riche?

—Probablement. La moitié des habitants du canton lui doivent de l'argent.

—Monsieur le comte, une idée: si vous faisiez la paix avec Cadaroux?

—Mon cher maître, écoutez-moi bien. Je ne vous dissimule pas que la prison me déplairait fort. Mais plutôt que d'être aimable avec Cadaroux, j'irai en prison.

—Cela veut dire, conclut Guidon, qu'un gentilhomme commet plus qu'une folie en introduisant le bout de son doigt dans les affaires. Car, tôt ou tard, il est obligé de choisir entre Cadaroux et la ruine. Or, quelquefois, cette noble victime choisit Cadaroux. Et voilà pourquoi le krach, dont on fait semblant de ne plus se souvenir, a porté un coup autrement sérieux à la noblesse, sous certains rapports, que toute la Révolution. C'est l'événement politique le plus important du siècle au point de vue de la confusion sociale. Notre époque vous a vus, messieurs, vous jeter en masse dans les affaires. Et comme, naturellement, vous n'avez pas réussi, tous les Cadaroux quelconques, les républicains, les millionnaires de toute religion, dont vous vous écartiez autrefois, ont reçu les politesses forcées des grands seigneurs, car tous vos pareils n'ont pas l'échine aussi raide que vous. Mais il ne suffisait pas de faire amende honorable; vous avez dû travailler, messieurs, et beaucoup d'entre vous travaillent du matin au soir. De là cette abolition de la galanterie dont le ci-devant noble, oisif en temps de paix, conservait les traditions et le privilège. De là cette rélégation de l'amour au nombre des choses démodées, progrès dont gémissent vos femmes et vos filles, réduites à se montrer singulièrement faciles dans leurs attentions, quel qu'en soit le motif. Vous n'avez plus le temps de vous occuper d'elles!