—Tiens! fit Sénac, vous me prenez un de mes aphorismes.
Ils se quittèrent là-dessus. Le comte regagna sa maison, le cœur chargé d'ennui, car il comprenait que l'heure était venue d'informer Thérèse des catastrophes plus ou moins probables qui menaçaient leur repos.
Nul ne peut savoir ce qu'il endura dans cette conversation, dont il s'efforça pourtant d'atténuer de son mieux le caractère pénible. Thérèse fut ce qu'une femme de son espèce devait être en pareille conjoncture: calme, énergique et supérieure à toute émotion mesquine. D'ailleurs, elle éprouvait une sorte de joie en découvrant qu'une nécessité rigoureuse avait seule motivé le retour d'Albert à Paris. Le pauvre homme, toutefois, n'eut pas le courage de laisser voir le danger dans toute son étendue. Encore moins montra-t-il de quel poids la main de Cadaroux pesait dans toute l'affaire. Il ne pouvait se l'avouer à lui-même sans que la rougeur lui vînt au front. Pour la première fois de leur vie, les deux époux virent arriver avec soulagement la fin d'un tête-à-tête. Ils éprouvaient le désir d'être seuls, chacun de leur côté, pour se remettre d'une impression désagréable et soulever un instant de leurs fronts les masques qu'ils y gardaient, désireux de se cacher leurs inquiétudes l'un à l'autre.
VIII
Lorsqu'il eut prévenu sa femme des complications possibles qui menaçaient l'avenir, Sénac estima qu'il s'était mis en règle quant à la solidarité conjugale et, pendant plusieurs semaines, Thérèse n'entendit plus parler du procès. Toutefois il serait faux de dire qu'elle oublia jusqu'à son existence. Il n'est pas au pouvoir d'un homme, si parfait qu'il puisse être et aussi amoureux, de se montrer absolument le même pour sa femme, soit qu'il vienne d'écouter une symphonie de Mozart, soit qu'il sorte d'étudier, pendant deux heures, le fort et le faible d'une cause d'où peut sortir sa ruine, et la boue jetée à son honneur.
Malheureusement, Thérèse était de ces organisations raffinées qui perçoivent des dixièmes de sensation, de même que certaines balances fléchissent au poids d'une aile de mouche. Un geste un peu brusque, une parole un peu saccadée, l'imperceptible distraction d'un regard, tout l'impressionnait péniblement quand il s'agissait d'Albert. Elle ne se disait pas: «Il m'aime moins.» Elle se disait: «Il faut que sa préoccupation soit grande pour le changer, même si peu.» A coup sûr, elle était à cent lieues de lui en faire un reproche et, d'ailleurs, elle souffrait moins pour elle que pour lui, sachant qu'il était de tous les hommes le moins préparé à certains combats matériels de la vie.
Il avait une manière navrante, bien qu'il se crût un maître en dissimulation, de l'embrasser au front, sans rien dire, quand il la quittait pour aller à ses interminables conférences. Il faut dire que le prudent Guidon forçait plutôt la note pessimiste, afin d'entretenir le zèle de son client trop disposé à le laisser se tirer d'affaire tout seul. Bientôt Thérèse observa que son mari ne parlait plus de ces projets qui étaient autrefois comme une distraction à l'amour, dans l'intimité de leurs causeries. Plus d'embellissements en perspective, soit au vieux château, soit à l'hôtel du quai d'Orsay! Plus de ces gâteries coûteuses qu'il proposait, sans se lasser à voir qu'elle les refusait presque toujours! Plus de charitables combinaisons—toujours acceptées, celles-là—en faveur des malades et des pauvres! Et, malgré le luxe obligatoire et non diminué d'un train seigneurial, on devinait au fond de la pensée d'Albert ce mot d'économie qu'il n'avait pas le courage de prononcer, mais dont il avait les lèvres brûlées, lui qui s'indignait autrefois de ces non possumus de notre fin de siècle: «Cela coûte trop cher et je n'ai pas le temps.»
Sans vouloir se l'avouer l'un à l'autre, ils étaient humiliés de reconnaître qu'ils étaient moins heureux, de sentir leur bonheur troublé par cette cause dépourvue de noblesse, de compensation et de prestige, méprisable pour les cœurs élevés et tendres: l'argent! Comme ils auraient souri, à l'époque où ils s'aimaient déjà sans espérer que cet amour dût triompher jamais, comme ils auraient souri dédaigneusement, si cette prédiction eût été faite:
«C'est l'argent qui jettera la première ombre sur les joies de votre rêve réalisé!»
Ils ne savaient pas, alors, que l'argent, dans l'organisation actuelle de nos mœurs, n'est plus un métal qu'il est permis de tenir pour vil, mais un élément d'autant plus vital et nécessaire qu'il est répandu partout comme l'air respirable.