Tant qu'ils affluent en quantité suffisante, l'air et l'argent passent inaperçus. A la minute où ils deviennent rares, l'épreuve commence. L'être menacé s'inquiète, s'agite, se débat, s'accroche à tout, brise les obstacles. C'est alors que les dignités s'abaissent, que l'union des époux se brise, que les frères entrent en lutte, que le fils a des paroles qui font pleurer sa mère. C'est alors qu'éclate l'injustice des reproches, que les compromis s'acceptent, que certains traités d'alliance étonnent.

Qui n'a vu ces convulsions d'une physionomie morale jusqu'alors conservée dans sa noblesse, et tout à coup défigurée par cette crise aiguë: le manque d'argent!

Pour des êtres comme les Sénac, de pareils abaissements n'étaient pas à craindre. Mais déjà le malaise avait commencé. Une pensée constante, importune, troublait leur tendresse. En même temps, ils étaient forcés de se quitter davantage dans leur inquiétude, eux qui ne se quittaient jamais, autrefois, dans leur sécurité. Encore si Thérèse avait pu passer les heures d'attente dans le petit salon intime, cousant pour les pauvres, tandis que Mrs Crowe lisait à haute voix! Mais le monde, quelquefois si plein d'indifférence pour les tourments d'autrui, les accablait d'une compassion qui n'allait pas sans un mélange convenable de sévérité.

—Pauvre jeune femme! disaient les douairières. Quel avenir affreux!
Ah! les mariages comme le sien tournent toujours mal!

Celles dont le mariage avait mal tourné, pour d'autres raisons, généralement plus personnelles, s'apitoyaient avec de jolis soupirs:

—Elle n'aura pas été heureuse longtemps!

Quant aux hommes, leurs condoléances plus ou moins sympathiques répétaient, sous une autre forme, les commentaires de Guidon du Bouquet.

—Toujours le système de la guerre au couteau contre les gens bien nés qui veulent employer leur intelligence! Que voulez-vous que fasse un gentilhomme contre les francs-maçons, les républicains et les juifs?

Madame de Chavornay, sans quitter son parloir de l'avenue Kléber, était la femme la mieux renseignée de Paris sur les on-dit du Faubourg. Elle manda un beau matin son neveu et sa nièce, qui se rendirent un peu inquiets à son appel, s'attendant à la trouver d'autant plus troublée par les ennuis temporels de ses enfants d'adoption, qu'elle avait passé toute sa vie hors de l'atteinte de maux semblables. Ils se trompaient; la bonne religieuse était fort calme. Elle reçut son neveu et sa nièce en présence de son conseil privé, c'est-à-dire du fameux Champenois, qui cumule tant de fonctions diverses et même contraires, qu'on se demande comment il y a d'autres hommes affairés dans la bonne ville de Paris.

Champenois s'est fait avocat vers la soixantaine, ayant cédé à son fils, pour l'établir, son étude d'avoué, l'une des premières de Paris. Sénateur, ancien ministre, membre de l'Institut, régent de la Banque de France, marguillier de sa fabrique, il est spécial pour certaines entreprises manifestement désespérées. C'est à lui qu'on s'adresse quand il s'agit de réconcilier tels époux dont les aventures ont fait le tour de l'Europe, ou quand il faut soutenir une société à la veille d'ébranler l'univers de sa chute. Sous le poids de ces confidences, de ces responsabilités, de ces inquiétudes capables de faire mourir de la jaunisse un homme ordinaire, Champenois circule tranquille, portant une bonne humeur gouailleuse sur son visage, dont le teint brouillé se confond avec le coloris terne des favoris et des cheveux. Telles ces enluminures lestement traitées, où l'artiste, économe de son temps et de sa peine, enlève d'un coup de pinceau la figure entière des personnages. Mais il ne faut pas se fier à l'enveloppe.