Thérèse avait appris sa leçon, mais on ne lui laissa pas le temps de la réciter, tant la curiosité qui s'attachait à sa personne était grande. Il n'arrivait pas souvent qu'on pût la voir de près et l'étudier commodément. On lui parla, sans s'appesantir, des affaires de son mari et de ses propres inquiétudes; c'était un détail d'intérêt secondaire. D'ailleurs, elle avait un sourire parfaitement tranquille, quoique un peu fier, et le plus délicieux des chapeaux. Voilà plus qu'il n'en faut pour rassurer des amis consumés d'une sympathique angoisse. Comme de juste, elle commença la tournée par les douairières, dont elle reçut force caresses. Madame de Castelbouc mit la conversation sur les étrangères, d'où elle tomba sur les Polonaises, d'où elle vint se fixer sur madame de Boisboucher.
—Vous la voyez beaucoup?
—Mon mari la trouve amusante et pas commune.
—Naturellement. Ils déblatèrent ensemble sur la société française que M. de Sénac juge incolore et indigne de lui.
—C'est qu'il a beaucoup voyagé…
—Un peu trop, même, à en juger par les procès qu'on lui fait.
—Oh! madame, commença Thérèse entrant dans son sujet, l'idée de faire passer mon mari, tel que vous le connaissez, pour un brasseur d'affaires, capable de ruiner ou d'enrichir les autres, cette idée-là est sublime. Je vous assure que nous en rions les premiers.
—Si vous riez, tout est pour le mieux. N'en parlons plus. Mais alors tâchez que cette bonne âme d'Herma n'aille pas crier partout que vous êtes sur les charbons ardents. On assure qu'elle a les confidences de votre mari, «mon cousin de Sénac», comme elle dit. Entre nous, d'après ce qu'on raconte, voilà un cousinage qui ne lui a pas coûté cher!
—Je ne croyais pas que mon mari fût homme à semer les confidences, ni à confier des chagrins qu'il n'a pas, répondit Thérèse un peu froissée.
Le terrain où s'engageait la conversation lui déplaisait tellement qu'elle écourta sa visite; en cinq minutes ses chevaux la mirent à la porte de la duchesse de Lautaret, cette artiste du grand monde qui serait une des grandes artistes de l'époque—si elle n'était pas duchesse. «Tout pour le chant!» c'est la seconde devise de la maison; vieille, opulente et noble maison, sans autre chef qu'Anceline, dont tout Paris connaît le charmant visage, lumineux d'intelligence et—il semblerait—de bonheur. Le seul bonheur qui lui manque la fait indépendante. Sa fortune et son titre, un vieux titre bien français, lui donnent le droit de recevoir qui bon lui semble. Elle en use largement, et, s'il faut en croire la marquise de Castelbouc, l'immense moquette rouge de son escalier ne ressemble pas au marchepied des carrosses de Louis XIV. Mais la jolie duchesse a le droit d'ignorer les critiques des douairières, car elle ignore elle-même ce que c'est que critiquer.