—N'ouvrez pas de grands yeux en me voyant si bien informée, expliqua madame de Lautaret. J'ai eu ce matin la visite de Champenois. Il paraît que vous avez maille à partir avec des coquins abominables. Mais courage! tout s'arrangera. J'en ai bien vu d'autres, moi qui vous parle, et je connais du monde un peu partout. Savez-vous ce qu'il faut faire! Amenez votre mari dîner chez moi demain soir. Il n'y aura personne, sauf madame du Plessis-Tison et Javerlhac. Pendant qu'ils abîmeront leur prochain et reviseront l'armorial de France, nous causerons de votre affaire. Peut-être pourrai-je vous aider.

C'était le cas de s'arrêter chez la vieille marquise du
Plessis-Tison, avec qui Thérèse de Sénac était en retard.

—Je crois, madame, dit celle-ci dans la conversation, que nous dînons ensemble demain à l'hôtel Lautaret.

—Vous êtes invités, mes chers amis? Ah! tant mieux! Cela prouve que ce sera une fournée comme il faut. Anceline est la meilleure des femmes, je le concède; mais c'est la Mère des Miséricordes, c'est-à-dire des promiscuités. Quand je pense qu'elle a fait servir le thé chez elle par sa fille unique, assistée de madame Chandolin! Connaissez-vous madame Chandolin?

—Pas trop. A moins que ce ne soit une jolie jeune femme blonde, qui ressemble à une Vierge de Murillo…

—Bonté divine! chère petite; si Murillo vous entendait…

—Qu'est-ce qu'on lui reproche, à cette madame Chandolin?

—On lui reproche tout, son mari d'abord, et puis les robes qu'elle a sur le dos. Vous souvenez-vous d'un roman?… Mais on ne lit pas de roman chez les Bernardines, et vous y êtes encore un peu. A propos, votre mari vous laisse donc sortir seule, maintenant?

—Pour venir chez vous, madame.

—Ça, mon cœur, vous n'y trouverez pas de Chandolin. Vous savez: je l'aime beaucoup, votre mari. C'est un de nos derniers hommes vraiment comme il faut. Du reste, il a de qui tenir. Les Sénac ne sont pas ducs, les Quilliane ne l'étaient pas. Mais vous savez, ma chère, la plupart des duchés ne sont qu'attrape-nigauds, quand on y regarde d'un peu près. Croyez-vous que les Lautaret feraient les preuves que nous pouvons faire, vous ou moi? A propos, j'imagine que votre second fils relèvera le nom et les armes de Quilliane, que votre pauvre frère emporte avec lui…