—Cependant, à Paris, je ne puis aller chez elle sans vous y trouver.
—Oui; j'y vais passer une demi-heure toutes les fois que je peux. C'est toujours trente minutes pendant lesquelles je suis sûre qu'on m'épargne.
Albert de Sénac suivait avec la satisfaction d'un dilettante la conversation des deux amies. Pour la détendre un peu, Magdelaine changea d'interlocuteur et s'adressant à lui:
—N'ayez pas peur, fit-elle. L'observateur que je devine en vous ne regrettera point de pouvoir étudier ce monde-là pendant quelques heures. Lise Thilorier est une femme bien douée, assez bonne au fond, qui connut, comme auraient dit nos pères, d'autres plaisirs que ceux de l'esprit. Elle serait encore agréable sans le snobbisme intellectuel qui est devenu toute sa vie. Certes, je ne lui fais pas un crime de rechercher les gens d'esprit et de réputation; mais elle voit ces deux avantages par leur petit côté. L'esprit, pour elle, c'est le mot; la gloire c'est le salon. Il y a vingt ans qu'elle travaille à s'en faire un. Aujourd'hui, le salon Thilorier existe, et même c'est une des forces du Paris artificiel que créent peu à peu le journalisme, la réclame et l'admiration réciproque. Cette force provient de ce que la maîtresse de la maison et les gens qui la fréquentent sont fort unis, ayant besoin les uns des autres. Tout homme de littérature ou de théâtre, tout artiste, tout personnage, en un mot, vivant de la notoriété, commettrait une grande faute en n'allant pas chez Lise. Pour ceux-là, c'est une petite Bourse où l'on fait monter les cours de la célébrité et où l'on prépare les émissions du succès. Pour les simples curieux, c'est un musée Grévin où les figures sont vivantes et parlent à merveille, sans compter que l'on dîne chez les Thilorier comme nulle part.
Cependant Cadempino en était arrivé aux grandes déclarations. Il jurait à Thérèse, parlant à sa personne, n'avoir jamais rencontré «de créature humaine plou sédouisante»; mais il le jurait à tue-tête, ce qui ôtait à ses paroles toute arrière-pensée coupable. Néanmoins Albert vit sa femme si malheureuse qu'il jugea bon de l'arracher à son supplice.
Quand ils furent seuls:
—Tu ne connais pas les princes italiens, dit-il pour la remettre, les Napolitains surtout. J'imagine que la principauté de Cadempino est située au flanc du Vésuve. Rassure-toi. Les Italiens ne sont vainqueurs que quand on les aide, et comme tu n'aideras pas celui-là…
—Tais-toi, dit-elle. Je ne te reconnais plus. Tu ne prends plus rien au sérieux.
—Chère femme!… fit Albert en pressant le bras de sa compagne sous le sien. Une seule chose est sérieuse et le sera toujours: toi! Ce que nous traversons maintenant n'est qu'un mauvais rêve. Nous l'oublierons bientôt quand la paix sera revenue.
—Hélas! répondit-elle, j'ai peur au contraire que nous ayons rêvé jusqu'ici, et que ce soit maintenant la réalité qui nous entoure!