Le combat ne prit fin qu'à l'arrivée de madame de Lautaret et de son cortège, complété au dernier moment par Cadempino et Valentine qui semblèrent sortir d'entre deux pavés. On se mit à table comme on put. Les places manquaient, la chère était médiocre et la seule recherche qu'on pût y trouver était la recherche de l'économie. Magdelaine Chandolin, officiellement responsable envers les souscripteurs, était doublement vexée à cause de la présence de Luzignargues habitué aux menus plantureux de la duchesse. Pour l'achever de peindre, comme on finissait de passer le rôti découpé en atomes, on entendit la voix d'Abel Thilorier qui criait d'un bout de la table à l'autre, ce qui était le genre favori de la famille:

—Maman! c'est moi qui ai la truffe!

Cette saillie d'enfant terrible souleva des bravos, presque aussitôt couverts par l'orchestre du bord qui faisait aux convives français la galante surprise de jouer leur hymne national. Thérèse regarda son mari qui mordait sa moustache. Il était écrit qu'aucun plaisir ne manquerait à leur journée, pas même celui de dîner aux accords de la Marseillaise. Fort heureusement, une pluie bienfaisante empêcha le bal d'avoir lieu et l'on regagna de bonne heure l'autre rive du lac.

—Pauvre amie! pardonne-moi, dit Albert quand il se trouva seul avec sa femme. C'est moi qui t'ai entraînée dans ce guêpier. Mais je te jure que tout cela n'aura qu'un temps. Laisse-moi seulement me tirer des griffes de Cadaroux. Montoussé, qui est fin comme l'ambre, ne m'a dit qu'un mot, juste assez pour me faire voir qu'il est au courant et qu'il n'est point dupe de ce chantage. Que veux-tu? Il faut se défendre contre les coquins avec leurs armes. Nous redeviendrons nous-mêmes quand nous pourrons, bientôt.

Il va sans dire que madame Chandolin ne partageait nullement la manière de voir des Sénac sur la durée promise à leur amitié nouvellement éclose. Elle y allait, comme on dit, bon jeu bon argent, car elle trouvait Thérèse charmante, en toute sincérité, et la protégée d'une duchesse de bon aloi eût fait preuve de modestie bien méritoire en jugeant la comtesse de Sénac trop grande dame pour elle. Cette singulière personne, vicieuse avec intelligence, appréciait l'honnêteté chez ses amies comme elle considérait l'opulence chez ses amis: pour en tirer son avantage. Avec une adresse rare, elle habitua peu à peu les Sénac à la voir arriver aux Aiguebelles en voisine qui ne compte pas ses visites. Sans qu'ils pussent dire eux-mêmes comment la chose s'était faite, ils en étaient venus assez vite à lui parler de leur procès, dont elle saisit le fort et le faible avec l'intelligence d'une femme rompue au langage des affaires. Jamais elle ne prononçait le nom de Montoussé; mais un jour, sans avoir l'air d'y toucher, elle invita ses voisins chez elle avec le président. Albert sortit de là tout réconforté et dit à Thérèse:

—Je viens d'avoir une excellente conversation avec Montoussé, au fumoir. Nous étions seuls, et j'ai pu lui faire entendre tout ce que je désirais.

Quelques jours après, la saison devenant moins chaude, madame de Sénac vit qu'elle aurait besoin d'aller à Lausanne, pour des emplettes. Comme elle ne connaissait pas l'endroit, elle demanda quelques adresses à Magdelaine. Celle-ci, battant des mains, répondit:

—La bonne idée! Valentine et moi combinons une course à Lausanne.
Faisons-la ensemble.

Jour fut pris pour le lendemain. Albert avait une longue lettre à écrire à son avocat (l'heure fatale de la rentrée des tribunaux approchait). Il fut donc convenu que les trois femmes seraient seules pour leur expédition. Une fois sur le bateau, Magdelaine et Valentine causèrent de leurs emplettes et, par des transitions habilement ménagées, en arrivèrent à charger madame de Sénac d'un assez grand nombre d'achats dans les magasins qu'elle devait visiter pour son propre compte. A peine débarquées, les deux amies disparurent, se disant fort pressées par cent autres commissions. Quant à Thérèse, elle n'avait pas fait cent pas qu'elle tombait sur Montoussé, venu de Thonon par hasard, disait-il. Ce qu'il n'ajoutait point, c'est que le même hasard lui avait donné Bérisal comme compagnon et inspiré à Cadempino de venir de Vevey, par le train, une heure plus tôt.

—Permettez-moi de vous guider dans la ville, demanda le président.
J'en connais les détours et vous épargnerai bien du temps.