—Où dînez-vous, comtesse?
Dans le trouble croissant d'une stupéfaction inexprimable, elle balbutia:
—Mais, sur le bateau, je crois… Madame Chandolin a organisé…
—Charmant! dit Luzignargues. Je lâche le banquet officiel. Nous sommes à la campagne; je m'invite sans façon.
Il se dirigea vers la jetée, entraînant la comtesse dont le découragement n'avait plus de bornes. Comme elle cherchait des yeux son mari, elle l'aperçut au bras de madame Chandolin, avec Bérisal et Montoussé en serre-files. Ce fut le dernier coup. Elle baissa la tête sous la main de la destinée, et se laissa conduire, songeant au temps où les Sénac se faisaient des ennemis par un choix de relations trop difficile.
Sur le bateau, on retrouva les Thilorier qui, dédaignant les banquettes de la tribune, étaient restés à bord où ils avaient eu deux plaisirs au lieu d'un. Car, tout en suivant d'un œil distrait le vol des périssoires et le virage des canots aux grandes voiles blanches, ils avaient assisté à une passe brillante de l'éternel tournoi entre Désormes le critique et Laverjane le romancier. Le fond de la dispute était toujours le même; les arguments seuls variaient.
—Vous êtes incapable de créer, disait l'un. Vous êtes des fakirs, résumant tout l'univers créé dans la contemplation de votre nombril auguste. Vous n'avez jamais pu réussir une pièce de théâtre, pas même une simple nouvelle.
—Vous manquez d'érudition, répondait l'autre, et, depuis que vous avez remplacé l'imagination par le document et l'analyse, vous ne créez pas plus que nous.
—Qu'est-ce qu'un critique, sinon le gardien du sérail des beautés littéraires? Et de quel droit vous présentez-vous au public, dont vous encombrez l'attention, comme un pacha brillant, magnifique et rassasié de victoires? Si l'on vous prenait au mot!…
—Vous, romanciers contemporains, vous êtes les époux vieillis et fatigués de la pauvre littérature. Entre elle et vous, tout se passe en belles paroles. Vos respects forcés, aussi bien que vos simulacres de brutalité ou de gaillardise, cachent une même impuissance, l'impuissance du siècle qui finit. Allez! si le public nous préfère, c'est que nous avons un avantage qui vous manque: l'érudition.