Mon père était diplomate.

Je me souviens de ma joie quand il fut envoyé à Paris, entre la guerre de Crimée et celle d’Italie, comme chargé d’affaires d’un petit royaume d’Allemagne dont on ne parle plus guère aujourd’hui. Ma joie, cependant, n’était pas sans un mélange de frayeur ; car, étant orpheline et déjà dans ma vingtième année, je devais tenir une légation qui aurait paru plus que modeste à bien d’autres, mais qui prenait, aux yeux de mon inexpérience, les proportions d’une ambassade de premier rang.

Je fis part de ces craintes à mon cher père.

— Tu feras comme moi, répondit-il : tu te débrouilleras. Tu n’es pas sotte et tu n’es pas laide. Tu parles bien le français. Tu es habituée déjà aux révérences de Cour devant des Majestés royales ou impériales. Tu sais la danse, la pâtisserie et la musique. Avec cela on se tire d’affaire partout.

Véritablement, je me tirai d’affaire assez vite : il me faut ajouter que nul n’en fut plus surpris que moi.

J’aurais pu même, du moins on me l’assura, « faire mon trou » à la Cour des Tuileries. L’impératrice me témoigna très vite une bienveillance quasi maternelle, qui cachait probablement une certaine dose de compassion pour ma simplicité de goûts et d’allures, dans un milieu où les femmes ne péchaient guère par un excès de simplicité. L’empereur et les hommes de son entourage ne laissaient pas que d’en sourire, cependant il aurait fallu être encore plus simple que je n’étais pour ne pas voir qu’on me trouvait jolie. De bonne foi (je peux bien en convenir après tant d’années) j’imagine que je l’étais — pour ceux qui aiment les blondes.

Car j’étais blonde, non pas comme les blés, mais comme l’or sortant du polissoir d’un orfèvre ; je ne savais littéralement que faire de mes cheveux, à cause de leur longueur et de leur abondance. Avec cela des yeux bleus, francs et honnêtes, passablement éveillés, une peau très blanche, un air de santé, des dents que j’aurais pu montrer par coquetterie, mais que je montrais par la seule raison de ma bonne humeur continuelle : voilà pour la tête de mademoiselle Hedwige de Tiesendorf. Cette jeune beauté n’eût rien perdu à grandir de deux pouces ; du moins elle avait une main de race, des pieds montrables, des mouvements souples et, sans l’horreur qu’elle avait d’être sanglée, on eût peut-être parlé de sa taille.

Mais, plus au moral encore qu’au physique, j’avais horreur du contraint, de l’arrangé, de l’apprêté. Une chose que je n’ai jamais pu comprendre, c’est qu’on m’ait trouvé de l’esprit. D’ailleurs ceux qui m’en trouvaient — on décidera si c’est bon ou mauvais signe — étaient invariablement des hommes ayant passé la cinquantaine. Il est vrai qu’avec les jeunes je ne songeais qu’à une chose : à danser, car j’adorais la danse. On me déclara bientôt la meilleure valseuse de la Cour ; et Napoléon III, grand valseur lui-même, voulut bien m’inviter quelquefois dans les sauteries intimes de Compiègne. Pauvre empereur ! Pauvre Hedwige ! Tous deux vous portiez des couronnes à cette époque. La sienne a roulé dans la poussière. L’or de la mienne s’est changé en argent. Dieu me garde de me plaindre !

Je ne fus pas longue à me sentir à l’aise avec les Majestés. Mais, pendant des mois, je fus timide et balbutiante en présence d’un personnage qui, aux yeux de mon père, était un personnage très important : je veux parler du chef de nos cuisines. Il y avait la même distance entre M. Bruneau — c’était son nom — et mes cordons-bleus allemands des temps passés, qu’entre Richard Wagner et un organiste de village. Mon père se vantait d’avoir le meilleur cuisinier de Paris. Ce qui est certain, c’est qu’il avait le plus inventif. A la veille de chacun de nos grands dîners, M. Bruneau me soumettait des menus chargés de plats, dont la nomenclature fantaisiste me rendait folle. Naturellement j’acceptais les yeux fermés, n’osant solliciter une explication. Je dois dire que les convives, presque toujours, s’extasiaient, sans pouvoir d’ailleurs imaginer quelles substances animales ou végétales entraient dans la composition de l’aliment dégusté. Le lendemain, je louais le chef-d’œuvre à son auteur ; quelquefois, s’il souriait, j’avais le courage de lui demander :

— Mais enfin, monsieur Bruneau, comment pouvez-vous avoir de telles idées ?