Alors le grand homme, qui était petit avec une physionomie ravagée d’artiste, rejetait sa toque en arrière et me contait l’histoire de son inspiration. Tantôt ça lui était venu pendant une promenade (non solitaire sans doute) dans les allées du Bois, sous un clair de lune poétique, entre deux rossignols qui se répondaient d’un buisson à l’autre. Ou bien l’Esprit avait parlé pendant que Bruneau écoutait l’opéra, car il était mélomane. Ou bien l’éclair avait lui pendant ces insomnies qui tourmentent les poètes. Bruneau quittait alors sa chambre, allumait son fourneau et composait… Je dus à ces compositions nocturnes, outre des plats restés au répertoire, un incident que je raconterai à son heure, et dont le souvenir est une des nombreuses blessures inguérissables de ma vie.
Revenons à l’époque de mes débuts dans le grand monde parisien ; ce fut la saison fleurie, la matinée alcyonienne de mon histoire. Ah ! j’ai été bien heureuse — pendant un an !
Que mon père ait laissé un souvenir comme diplomate aux bords de la Seine, j’ai lieu d’en douter, par la raison que les affaires de notre petit royaume allaient toutes seules. Peut-être, d’ailleurs, n’était-il pas un Rouher ni un Palmerston — grâce à Dieu il ne fut pas un Bismarck ! — mais il avait à mes yeux une qualité plus précieuse, qui était d’adorer sa fille. S’il n’était pas illustre dans sa carrière, il était connu et apprécié comme maître de maison. Nos invitations devinrent bientôt fort recherchées, précisément parce qu’elles ne pouvaient être étendues, vu les dimensions de notre hôtel.
— Tous ces gens viennent pour te voir et pour t’entendre, disait mon excellent père. (Je jouais les valses de Strauss, qui devenait à la mode, comme on les joue à Vienne.)
— Pas du tout, lui répondais-je. Ils viennent à cause de Bruneau et de ses plats inédits.
Je suis portée à croire que nous avions raison tous les deux.
Ce qui est certain, c’est que Bruneau et ses plats n’eurent aucune part dans une soirée de tableaux vivants qui fit parler de moi, ou plutôt de mes cheveux, pendant une semaine. Ce n’était pas la première fois qu’on m’engageait à nous mettre en évidence, eux et moi ; jusque-là, toute permission de ce genre m’avait été refusée. Mon éducation était sévère. Les bals costumés et autres exhibitions qui, à cette période, exhibèrent tant de choses, n’étaient pas du goût de mon père, tout au moins quand il s’agissait d’y voir figurer sa fille. Et pourquoi ne pas avouer qu’en me tenant ainsi à l’écart, mon père avait un motif d’ordre particulier ? Ce motif, c’était mon cousin Otto de Flatmark, jeune officier des gardes de notre souverain.
Otto, favori de mon père qui n’avait pas de fils, était aussi le mien ; entendez par là que je l’aimais comme un frère. Pauvre garçon ! C’était trop peu pour lui, car il m’adorait… autrement qu’on n’adore une sœur. A l’âge de seize ans, m’étant laissée convaincre que je partageais cet amour, j’avais permis qu’on nous fiançât ; et mon père me gardait pour ce fiancé, contre les rivaux possibles, avec un soin jaloux. Mais nous devions attendre, pour nous marier, que mon cousin eût un grade supérieur. En ce qui me concerne, j’attendais fort patiemment. Nous échangions une lettre chaque semaine ; je lui contais mes faits et gestes pour l’amuser ; lui me contait son adoration, qui ne m’amusait pas toujours. Mon cher Otto ! Pour la première fois de ma vie je ne t’ai pas écrit toutes mes impressions, à la suite de mon triomphe dans le personnage d’Ophélie, car ce fut un triomphe — hélas !
Naturellement j’avais un Hamlet pour partner, et quel Hamlet ! Le marquis de Noircombe, ni plus ni moins. Il faut avoir vécu dans le grand monde parisien, à cette époque, pour comprendre le prestige qui environnait ce nom, porté par un homme beau, riche, élégant, à l’air fatal, connu pour être aimé de toutes les femmes et pour n’en distinguer aucune, sinon, de temps à autre, par une attention fugitive qui laissait dans les larmes une malheureuse de plus. Il était brun, pâle ; triste, disaient les unes, dédaigneux, affirmaient les autres — les dédaignées sans doute. C’était un de mes danseurs. Quelquefois nous nous retrouvions au bal quatre ou cinq jours de suite, à plusieurs bals quelquefois dans la même soirée ; et ces rencontres n’étaient pas fortuites, il prenait soin de m’en informer. Puis, tout à coup, au moment où je commençais à le croire occupé de moi, il disparaissait pendant des semaines, comme pour m’empêcher de trop m’occuper de lui. On devine si c’était le moyen d’être oublié d’une jeune fille romanesque, rêveuse, au cœur très neuf, qui essayait, sans y parvenir, d’aimer un fiancé qu’elle n’avait pas choisi.
Quand on sut que le marquis de Noircombe acceptait de figurer dans un tableau vivant, ce fut une rumeur. Il avait toujours témoigné son mépris pour ce qu’il appelait : les figures de cire, de même que pour les comédies de salon en général. Moi-même je l’avais entendu répéter :