III

L’hiver de 1860 fut brillant, ce qui ne m’eût guère occupée si mon mari, pour des raisons mystérieuses, ne m’eût poussée à recevoir. Hélas ! je n’avais plus pour m’en dispenser mes devoirs de jeune mère : la petite Lisa n’avait plus besoin de nourrice. D’ailleurs, en voyant M. de Noircombe s’intéresser à la vie mondaine, j’espérais qu’il trouvait moins de plaisir dans ses maudites cartes. L’illusion, comme l’espérance, a la vie tenace !

Je gardai, cela va sans dire, mes réflexions pour moi. Entre nous deux, rien de ce qui ressemble à une intimité ne subsistait ; nous ne causions guère qu’en présence d’étrangers, d’un côté d’une table à l’autre. Je doute que le monde s’amusât beaucoup dans notre petit hôtel ; mais on y venait avec empressement. Il ne tenait qu’à moi, au surplus, de me laisser convaincre qu’on y venait pour mon humble personne. Je savais faire des frais, paraît-il. J’avoue du moins que je succombais, comme tant d’autres, au besoin de n’être pas seule avec moi-même.

Jacques Malterre le devinait sans doute. Il était devenu l’un de mes habitués, par bonté d’âme, j’imagine, puisqu’il prétendait n’avoir que du dégoût pour le monde. Je l’avais vu entrer à mon « jour », un certain après-midi, comme s’il n’eût fait que cela toute sa vie. Sauf que nous n’étions plus au Bois et qu’il n’était pas à cheval, notre conversation n’avait pas différé beaucoup des précédentes rencontres. Surtout on aurait dit que nous nous étions quittés la veille.

Cependant il paraissait reprendre quelque goût à la vie. Même, un jour que nous étions seuls, il voulut bien m’informer de quelques symptômes faisant prévoir sa guérison.

— Alors, lui dis-je en riant, vous êtes sorti de la période des petites allées. Êtes-vous déjà de force à affronter le tour du lac ?

Le tour du lac était à cette époque (qui le croirait parmi ceux qui sont jeunes ?) le lieu de promenade le plus élégant du monde civilisé. Jacques Malterre, déjà debout pour prendre congé de moi, fit cette réponse :

— Je n’en suis plus aux petites allées ; mais je n’en suis pas encore au tour du lac. Peut-être en devinez-vous la raison ?

— Moi ! fis-je étourdiment. Comme je ne m’y montre jamais, il ne faut pas me proposer de charades sur ce qui s’y passe. Vous avez peur, j’imagine, d’y rencontrer… celle qui vous a fait souffrir.

— C’est tout le contraire, dit-il en me baisant le bout des doigts. J’ai la certitude de ne pas y rencontrer… celle qui m’a guéri !