Bientôt Paris connut l’enthousiasme de la première victoire, et je connus, moi, des tortures sans nom. D’autres auraient gardé plus de calme. L’Autriche n’était pas mon pays. La France ne m’avait guère donné de bonheur jusque-là ; mais une raison, que comprendront toutes les mères, suffisait à me la faire aimer comme la plus chère des patries : mon enfant n’était-elle pas Française ?

Mais comment aurais-je pu oublier qu’Otto, mon cher Otto, combattait contre la France ? Quand j’apprenais la mort d’un des nôtres, je songeais : « Peut-être que c’est lui qui l’a tué ! » Et, les lendemains de victoire, je ne sortais pas d’une pièce reculée de mon appartement, où mes oreilles entendaient un peu moins les salves du canon, les joyeuses volées des cloches. O mon trop fidèle ami ! N’était-ce pas de ta mort qu’on se réjouissait ?

Quelle ne fut pas mon émotion, un matin, à la vue de l’écriture d’Otto sur une enveloppe à mon adresse ! Il ne m’avait pas écrit depuis deux ans, pas même pour me maudire après ma dernière lettre : celle qui lui notifiait ma trahison. Le malheureux ! Il avait fait plus que de me maudire ! Il avait fui, pour ne pas me voir à la Cour de son souverain. Il avait brisé sa carrière. Il avait pris les armes contre la nation qui m’avait enlevée à lui… Et voilà que, de nouveau, sa plume traçait mon nom. Pour me dire quoi, grand Dieu ?

Il suffisait de voir sa lettre pour deviner qu’elle arrivait d’un champ de bataille. Encore aujourd’hui, malgré tant de larmes qui l’ont baignée, elle conserve toutes ces taches lugubres. Je l’ouvris par un effort surhumain…

Et je retombai, anéantie. Hélas ! ce n’était pas une lettre de lui ; c’était ma lettre, les lignes homicides tracées par ma main ! Dans cette enveloppe, rien de plus ; pas un mot ajouté, pas une plainte. Il avait fait mieux que de se plaindre : il était mort !… Sur son cadavre on avait trouvé la missive toute préparée. Que m’apportait ce message posthume ? Le pardon ou la haine éternelle d’un mort ?

Je m’évanouis, au grand effroi de mes femmes qui coururent chercher M. de Noircombe. En reprenant mes sens, je vis qu’il lisait ma lettre. Je la lui aurais fait lire, d’ailleurs ; je ne prononçai qu’une phrase :

— Et c’est pour vous, pour vous que j’ai fait cela !…

Il eut, je dois le reconnaître, le bon goût de ne pas me répondre et de me laisser seule. Mais, après cette secousse terrible, ma petite Lisa eut beaucoup à souffrir. Grâce à Dieu, je pus me maîtriser à cause d’elle ; pas une goutte de lait étranger n’a jamais touché ses lèvres ! C’est plus de bonheur que je n’en méritais.

Voyant mon chagrin, et devinant peut-être qu’il y avait dans mon abattement le poids d’un remords affreux, mon excellent père demanda et obtint la permission de m’emmener en Suisse, dès que la guerre fut finie. Je passai avec lui six semaines tranquilles, dans notre chère intimité d’autrefois. On devine bien que cette tranquillité n’était que relative. Combien de fois mon sommeil fut troublé par l’apparition du pauvre Otto, silencieux et menaçant ! Que serais-je devenue sans ma fille, lorsque mes yeux s’ouvraient au milieu du cauchemar terrible ? Mais, à la lueur de la veilleuse, elle m’apparaissait rose et souriante dans son berceau. Alors il me semblait que je pouvais défier tous les malheurs, toutes les menaces. « Mon Dieu, priais-je, envoyez-moi les épreuves qu’il vous plaira ; mais protégez ma fille ! »

Les épreuves sont venues ; mais ma fille est heureuse. Que le nom de Dieu soit béni !