— Vous voilà propriétaire de Noircombe, me dit mon mari en levant la séance. La terre est le placement le plus sûr qui existe.

Je me doutais bien qu’on me faisait payer deux fois son prix une terre déjà démantelée. Mais je venais de constater une chose plus grave encore : c’est que je n’estimais plus mon mari.

Hélas ! ma conscience m’a reproché quelquefois de m’en être consolée trop vite. N’ai-je pas été trop mère, pas assez femme ? Dieu me jugera. Oui, je l’avoue, quand je sentais les lèvres de ma mignonne aspirer de nouveau, heure par heure, la vie déjà donnée, le reste du monde n’existait plus pour moi.

Ces deux années de ma vie n’eurent donc pas d’histoire. Je me souviens vaguement d’une tournée de visites qui fut interminable. Quand j’avais passé deux heures loin de mon trésor, une force irrésistible me ramenait à la maison, ce qui mettait hors d’elle-même la vieille tante de mon mari qui nous présentait. M. de Noircombe, on le devine, ne faisait jamais d’objections lorsque je demandais grâce pour jusqu’au lendemain.

L’Impératrice me fit de grands compliments sur mon zèle maternel. L’Empereur s’étonna que toutes les femmes ne fissent pas comme moi, « puisque le métier de nourrice embellissait à ce point ».

« Embellie ou non, pensai-je, on ne me verra plus guère à la Cour. J’ai mieux à faire maintenant. »

Pour contenter mon père, toutefois, je ne me retirai pas du monde, ou plutôt j’ouvris ma porte au monde, ce qui me convenait mieux que de l’aller chercher au dehors. Naturellement je ne donnais ni bals ni soirées, ne voulant pas veiller ; mon mari ne le voulait pas non plus. Du moins il ne voulait veiller qu’au cercle. Nous nous bornâmes donc aux dîners plus ou moins intimes, qui permirent à Bruneau de montrer sa valeur. Je ne saurais dire avec quel argent nous vivions : celui de ma dot ou celui du jeu. Ma fille prospérait, c’était l’essentiel.

Toutefois il était écrit que les catastrophes ne pouvaient m’épargner longtemps. La guerre d’Italie venait d’être déclarée. Mon père m’apprit un jour que mon cousin Otto venait de prendre du service dans l’armée autrichienne.

— Mon Dieu ! m’écriai-je, le voilà devenu l’ennemi de la France ! Veut-il donc se venger sur le peuple qui est devenu mon peuple ?

— Je crains qu’il ne cherche autre chose que la vengeance, me répondit mon père avec une tristesse profonde.