Il faut en cet instant si terrible et si doux,
Si dangereux peut-être,
Que la fille des rois apprenne à me connaître.
Mes yeux, à cet instant un peu plus doux pour moi, peut-être, qu’il n’aurait fallu, rencontrèrent les yeux de Jacques. « Allons ! pensai-je avec un soupir de regret, je devine qu’il va parler dans sa prochaine visite. Ce sera la dernière. Soyons prête pour l’exécution. » J’étais prête… Je l’espère, du moins.
— A demain ! fit-il après le cinquième acte, en me baisant la main avec une ardeur significative.
Je rentrai chez moi, fort troublée, je l’avoue, ce qui ne m’empêcha pas de voir que mon mari l’était presque autant. Après m’avoir déposée à l’hôtel, M. de Noircombe repartit dans la voiture. Je savais où il allait.
Je dormis très mal en sortant de l’Opéra. Je restai tard au lit, et ma toilette, ou plutôt nos toilettes — car je présidais toujours à celle de ma fille — m’occupa jusqu’à l’heure du déjeuner. Contre son habitude, mon mari m’attendait à table, bien qu’il fût à peine l’heure. Je lui tendis la main, ayant conservé cette habitude de courtoisie en présence de nos domestiques, et je fus étonnée de voir que ce geste, si ordinaire qu’il fût, mettait sur son visage une bizarre émotion. Ce visage, d’ailleurs, offrait une sorte d’hébétude vague dont je fus frappée. C’était comme un relâchement général dans les lignes, souvent dures ; mais surtout l’œil était changé ; la volonté, cette volonté non moins omnipotente qu’indomptable, n’y était plus, ce qui laissait comme un vide sinistre dans le regard. Quant à moi, ma première pensée fut que M. de Noircombe couvait une de ses longues maladies qui préviennent avant d’éclater. Sans lui faire part de mes appréhensions, je lui demandai seulement :
— Vous vous êtes levé plus tard qu’à l’ordinaire, ce matin ?
— Au contraire ; je me suis levé tôt. Qui vous fait croire ?…
— Vous n’êtes pas rasé, chose inconnue dans vos habitudes.