— C’est vrai ; j’ai oublié. Rien ne vous échappe, ma chère !

— A Dieu ne plaise ! Les femmes à qui rien n’échappe sont insupportables. Cependant, il m’est impossible de ne pas remarquer votre mauvaise mine.

— Je vais très bien, je vous assure. Déjeunons !

Il mangea peu ; j’avais presque pitié de lui en voyant ses efforts pour causer. Oh ! les conversations en tête à tête du déjeuner, avec un cadavre en travers de la table ! Que doit-ce donc être, quand madame aussi a son cadavre, ce qui n’était pas le cas, Dieu merci ! Et encore, j’avais bien un peu sur la conscience Jacques Malterre, qui m’avait promis sa visite… « Sortez, monsieur ; ne revenez jamais !… » Tout le temps je me préparais pour l’exécution, dont l’heure était proche.

Le matin, on amenait, au dessert, la petite Lisa ; nous sauvions, par cette diversion utile, un quart d’heure du duo conjugal. M. de Noircombe ne s’était jamais consolé d’avoir une fille ; je crois qu’il n’aimait pas l’enfant ; mais la vérité m’oblige à dire qu’il se montrait plutôt indifférent qu’hostile. Ce jour-là, j’observai qu’il la regardait d’un air étrange, presque timide. J’étais d’ailleurs frappée de cette timidité qu’il semblait ressentir envers tout le monde, même envers les domestiques. Dur avec eux d’ordinaire, même plus qu’il ne convient à un homme de son rang, pourquoi montrait-il à cette heure une bonté voulue, maladroite, légèrement obséquieuse, qui sonnait faux ? Pourquoi, enfin, restait-il à mes côtés sans dire une parole, suivant d’un œil fiévreux les points de mon aiguille à tapisserie, tressaillant tout à coup, ne songeant pas à s’en aller ?

Ma pendule marquait deux heures. A chaque moment l’on pouvait m’annoncer Jacques Malterre. En présence de mon mari, la visite resterait banale. Et, tout au contraire, je désirais que l’incident inévitable se produisît — pour en finir, bien entendu.

M. de Noircombe me quitta enfin ; mais Jacques resta invisible, ce qui était presque une énormité après cet « A demain ! » que j’avais encore dans l’oreille. Je sortis en voiture pour des commissions ; au retour je ne trouvai pas sa carte. Je pensai : « Il faut qu’il soit malade ou qu’il ait eu un accident. »

Je trouvai, par contre, un message que je n’attendais pas. Un ménage d’amis intimes, qui devait dîner chez nous le soir, s’excusait par une histoire suspecte de vieille cousine malade, qu’il fallait aller soigner. Avec une étrange finesse de perception, je devinai la fausse note et ne donnai pas dans l’invention de la vieille cousine. Probablement nos invités avaient en perspective une soirée plus amusante. Ce n’était pas moins un second tête-à-tête qui se préparait pour le moment du repas.

Sa tasse de café prise, mon mari, au lieu de courir au cercle, alluma un cigare et s’établit, comme un homme qui ne compte pas sortir. Une telle dérogation à ses habitudes me bouleversa, au point que je lui demandai :

— Est-ce que vous êtes malade ?